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Blog littéraire.


Possessions

Publié par olivier rachet sur 5 Janvier 2019, 11:11am

   Rares sont les romanciers contemporains à avoir forgé un univers. Pourtant combien notre monde se prête à la figuration d’une nouvelle Comédie humaine. Antoine Volodine est l’un des rares à emboîter le pas à Balzac, mais aussi à Dante dont La Divine Comédie était en ligne de mire de l’auteur des Illusions perdues. Mais chez Volodine, Balzac et Dante auraient rencontré Lovecraft sur leur chemin. C’est dire à quel niveau se situe une œuvre à la fois protéiforme et d’une grande cohérence, disons métaphysique. Que nous raconte le dernier roman Frères sorcières, sous-titré entrevoûtes ? Une histoire d’incubes et de succubes, tout d’abord. Une histoire de possession des corps par un être à l’identité évolutive, un avatar se transformant en permanence pour mener à bien son programme infernal de destruction. Le diable, probablement, si ce n’est que cet être qui appelle à lui la nuit se démultiplie en permanence et semble se prolonger en des figures aussi bien individuelles que collectives. Des sorcières lui emboîtent le pas, des collectifs de femmes aux velléités révolutionnaires s’affrontent à lui ou à elle, quand elles ne succombent pas à ses pulsions ; à l’image des Sept filles belettes ou des Sept mésanges mineures rêvant de « rétablir le capitalisme et l’exploitation de l’homme par l’homme ». Ce monde souterrain que les mythologies ont pu associer aux enfers est un antre originel peuplé de pulsions de meurtre et de dévoration charnelle. Le viol y est légion. Les femmes y sont les premières victimes sacrificielles : « elles étaient entrées là, dans l’espace noir, afin de poursuivre l’œuvre que leur mère, par méconnaissance de certaines pratiques exorcistes, n’avait pu mener à bien, et afin de l’empêcher d’avoir un parcours confortable qui le mènerait à une matrice et à la renaissance ». Entendez combien le passage du féminin au masculin brouille ici moins les repères qu’il n’indique l’indifférenciation première à l’origine même de la violence. Volodine est l’un des rares auteurs aujourd’hui à donner forme à ces archaïsmes primaires, à ces instincts faits hommes et femmes. Nous serions entourés d’incubes et de succubes et nous l’ignorerions ? Pas tout à fait ; l’on aurait plutôt tendance à psychologiser ou à psychiatriser ces menaces, en évoquant au choix la nuisance des pervers narcissiques mettant à mal nos idéaux platoniques ou le devenir-schizophrène de sociétés incapables de concilier des aspirations contradictoires.

   Combien l’univers décrit par Volodine est proche du nôtre. Nous sommes en enfer et persistons à l’ignorer. Nous pensons être maîtres de nos actes et sommes mobilisés par des archaïsmes que nous ne voyons pas. À la possession des corps et des âmes qui leur sont afférentes, l’auteur oppose en d’admirables bifurcations énonciatives une possession par la voix et la parole, une épopée – epos désignant en grec la parole – chamanique où le surnaturel n’est que du naturel non encore advenu. Ainsi débute le roman par l’interrogatoire musclé et post-mortem d’une comédienne Éliane Schubert, appartenant à la Compagnie de la Grande-nichée. « Faire théâtre ou mourir », revendique le premier chapitre où l’on apprend qu’il s’agit de jouer pour ces comédiennes « en oubliant notre corps et en oubliant notre âme pour devenir des golems porteurs de parole. » Ces golems, que Volodine appela jadis « des anges mineurs », constituent des chœurs dont les vociférations sont à la mesure ou démesure des pulsions archaïques qui les assaillent. Ce sont aussi bien des paroles de résistance, donc poétiques, que des cris de guerre se perdant dans les confins de la nuit noire qui recouvre, selon Volodine, notre monde :

« SI TU SURVIS ENCORE VA MOURIR DANS LE SABLE ÉTRANGE ! »

« OUBLIE L’IMAGE, APPRENDS LE LANGAGE DES PIRATES ! »

« AUCUN CHEMIN, SEUL LE FEU, DEVIENS CELLE QUI BRÛLE ! »

« QUELLE QUE SOIT LA ROUTE, FAIS DEMI-TOUR ! »

« RAMASSE TES OMBRES, MARCHE À PAS MENUS, ET N’AGONISE PAS ! »

   J’oubliais de dire que cet univers d’un noir total était d’un humour souvent désopilant. Seul un rire lucide, croyez-moi, pourra encore nous sauver : « Ne prononcez le mot totalitaire que dans le cadre d’anecdotes humoristiques. » À bon entendeur, le salut !

Antoine Volodine, Frères sorcières, entrevoûtes, éditions du Seuil, Collection Fiction & Cie.

@crédit photographique "Possession" de Roman Polanski

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