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Blog littéraire.


Une expérience du néant

Publié par olivier rachet sur 22 Janvier 2019, 23:05pm

   C’est par Valérie Zenatti que le lecteur français peut approcher la langue du grand écrivain israélien Aharon Appelfeld. C’est par sa traductrice que le plus beau des hommages lui aura été rendu. Le récit qu’elle consacre à sa disparition nous conduit de Tel-Aviv, où elle part assister à ses obsèques, à Czernowitz, aujourd’hui en Ukraine, son lieu de naissance. Elle nous peint tout d’abord un homme tout en discrétion, « d’une présence, écrit-elle, que je sentais si puissante dans son retrait. » Présence à soi-même et au monde, à sa famille disparue, à tous ces êtres vivants lui ayant rendu une partie seulement de sa vie, sauve. L’effondrement et la dévastation restant au commencement : « J’ai écrit plus de quarante livres, disait Appelfeld, et je ne suis qu’au commencement. » « Ce n’était pas une formule, commente Valérie Zenatti. Qui peut mesurer la secousse tellurique de son enfance ? » Aharon Appelfeld est un rescapé dont on mesure combien la force cohabitait en lui avec la plus extrême des fragilités. L’auteure rend hommage à la langue qu’il avait embrassée après son arrivée en Israël, l’hébreu qui le relie au temps des patriarches bibliques. La voix des siècles anciens : « pour cerner ses ébranlements il a conquis une langue qui s’était formée il y a trois mille ans. » « Ceux qui entendaient sa voix, ajoute Zenatti, percevait qu’elle venait de très loin. Il avait huit ans, et il avait trois mille ans. Il avait découvert mystérieusement la prosodie ininterrompue pour la faire sienne. »

   Le récit n’élude pas les malentendus qui entouraient parfois son œuvre. Sa disparition est l’occasion pour sa traductrice de découvrir des dizaines d’enregistrements qui lui étaient inconnus et dont elle traduit de nombreux extraits. L’un révèle l’incompréhension entre une jeune génération soucieuse de construire un monde nouveau et un homme neuf, là où Appelfeld savait que tout homme restait à jamais redevable de ses aïeux et qu’à l’image de Rabbi Nachman et de Kafka, « il avait intégré la culpabilité effroyable des innocents ». Au débat qui opposerait les partisans du devoir de mémoire à ceux qui veulent en découdre avec la repentance et la manie mémorielle, Appelfeld donne une leçon de lucidité et d’honnêteté admirable : « On dirait que le public n’existe pas du tout pour vous », lui rétorque un interviewer. « Menton niché dans sa main droite, décrit Zenatti, il a un sourire résigné et émerveillé. Un écrivain doit être avec lui-même avant tout, on ne peut rien y faire, il n’y a pas d’autre possibilités, il doit être fidèle à lui-même, à sa voix, à sa musique, à ses expériences, s’il commence à loucher, ce n’est pas bien, c’est même très grave. Il doit être comme le musicien relié à son instrument. Lui doit être relié à ses lettres, à sa vie intérieure, et s’il commence à tricher, à user de ruses, c’est très grave. »

   Dans le faisceau des vivants s’achève dans le récit époustouflant de virtuosité du voyage qu’accomplit la traductrice sur le lieu qui vit naître Appelfeld, en 1932, à Czernowitz, située alors en Roumanie. Les personnages créés par le romancier pour donner à entendre sa vie intérieure affleurent à chaque coin de rue : « Yetti, Victoria, Erwin. Vos visages et vos prénoms se reflètent dans la dorure des icônes, je suis la seule à les distinguer ». Les goûts et les saveurs des plats du quotidien prennent eux aussi vie. Il n’est pas jusqu’au chemin qui mène au fleuve, dans un paysage de neige s’étendant à perte de vue, qui n’évoque l’exil en forêt qui fut celui d’Appelfeld enfant. « Une expérience du néant », commente Zenatti qui se retrouva confrontée à la menace incarnée par des chiens errants dont elle ne savait s’ils étaient là pour la protéger ou la dévorer. La guerre avait intensifié, écrit-elle, l’amour d’Appelfeld pour les animaux « car la vache contre laquelle je me suis blotti dans une étable et qui m’a donné son lait, le chien contre lequel j’ai dormi et qui m’a prodigué sa chaleur ne cherchaient pas à savoir si j’étais juif et ne voulaient pas me tuer », confiait-il, avec douceur.

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de L’Olivier.

@crédit photographique "Shoah" de Claude Lanzmann

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