Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Une vie dévoyée

Publié par olivier rachet sur 21 Mars 2019, 09:10am

   Attention chef-d’œuvre ! Le roman posthume de Marc Pierret que publient ce printemps les éditions Tinbad, Mademoiselle Lévy, fera date. Parce qu’il contribuera sans doute à faire (re)découvrir à de nombreux lecteurs un auteur-journaliste de première classe, ayant collaboré à différentes revues et magazines tels que Artpress, La Revue d’esthétique, L’Infini et Les Cahiers de Tinbad. Pour sa puissance narrative et sa force de frappe ayant en ligne de mire ce que le(s) narrateur(s) désigne(nt) comme « une transcription de l’infini dans la narration. » « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », écrivait Rimbaud dans « Alchimie du Verbe ». Tel pourrait être le point de départ de ce roman brouillant moins les pistes qu’intégrant un principe de dérive et de déflagration constante dans la fiction. Le narrateur se propose de rendre compte d’un récit autobiographique devenu introuvable : Une saison à l’envers d’un certain Gilles Moret, paru en 1964. L’histoire de ce roman, écrit-il en introduction, « retraçait avec précision quelques épisodes cruciaux de la vie sexuelle d’un jeune homme nommé Simon. » Le narrateur découvrira que derrière ce nom d’auteur se cache peut-être un pseudonyme, le même Gilles Moret ayant aussi rédigé des essais sous le nom de Jérôme Mauret. Si les identités narratives se brouillent, car toutes renvoient bien entendu à celle d’un auteur refusant de se hisser jusqu’à ce statut – « À France Observateur, les choses commencèrent à bouger. Gilles Moret ayant publié un livre, on le considéra désormais comme un écrivain [...] » ; combien se prétendent encore aujourd’hui écrivains pour avoir été simplement poubellisés comme l’écrivait Lacan ! – si les identités se brouillent donc, peut-être faut-il tout d’abord en chercher la raison dans le contexte historique lui-même. Marc Pierret, nous précise l’éditeur en quatrième de couverture, « est né l’année du krach », soit en 1929. Le roman se concentre alors sur les années de jeunesse du narrateur, soit les années 1945-1961, où l’on comprend assez vite que les identités civiles sont devenues quelque peu problématiques, en raison sans doute des errements d’une administration ayant vendu son âme au diable : « Sa seule pièce d’identité consiste en un livret de caisse d’épargne et des cartes d’alimentation... »

   Mademoiselle Lévy est le récit d’une vie dévoyée, où l’on découvre tout d’abord ses premiers émois sexuels dans les cinémas de quartier. Attouchements aveugles, plaisirs furtifs. En digne héritier des situationnistes qui lui étaient contemporains, sans doute aussi des surréalistes, le narrateur pratique amoureusement la dérive urbaine consistant à partir en quête de ce merveilleux quotidien que traquait le poète André Breton. L’ombre mélancolique d’Apollinaire hante de nombreuses pages du livre comme s’il s’agissait de profiter à en perdre haleine d’un monde ancien toujours en train de disparaître : « Dans les prés fleurissent les colchiques. C’est la fin de l’été. Une fin d’été toxique. » On passe des salles de cinéma aux cours de piano délivrés par le personnage éponyme du roman, Mademoiselle Lévy qui semble mener clandestinement elle aussi plusieurs vies, aux discussions avec l’ami Henri et aux magouilles avec un maquereau de quartier Dédé-la-Fumée. Les scènes s’entrechoquent souvent selon une esthétique simultanéiste, transcription dans la fiction des dérives du narrateur. Le style parfois lui aussi se condense, s’accélère avec une rare virtuosité : « Jamais remis les pieds dans un établissement scolaire... Dérives avec Henri... Dora Maar... Stage au labo... Photos pornos, prostitution au Bellevue, interpellation, confession, Lévy grimpée, mère anonyme, carpe farcie et fuite à Paris... » C’est tout un poème en prose regorgeant d’annotations sensibles, c’est-à-dire visuelles, sonores, olfactives, tactiles, gustatives, que le roman nous propose. « Son style à lui, écrit le narrateur à propos du mode de vie de Simon, c’était plutôt la guerre de l’ombre, le coup de main dans l’émotion, sans phrases, derrière un comptoir, au fond d’un rade, devant un film, comme jadis, ou sous un porche. Anonyme, toujours. Pas de présentations, pas d’hôtels, pas de rendez-vous. L’instant brûlant, c’est tout, sans lendemain. Jouissance et cafard. »

   Mais là où ce roman confine au génie est lorsque l’écrivain transpose dans la fiction elle-même ce principe de dérive et de dévoiement qui est au cœur de sa vie. Miraculeuses sont ces « identités rapprochées multiples » dont parle Sollers, jouissive est une écriture placée sous le signe de la mise en abyme et de la démultiplication exponentielle des expériences : « En tant qu’élément formel constitutif de la narration que nous examinons, mademoiselle Lévy précipite, par sa disparition, la dérive romanesque de Moret, qui s’achève logiquement au moment où "Simon" entreprend d’écrire le récit autobiographique de sa jeunesse, celui-là même, par conséquent, qui constitue celui de Gilles Moret, qui s’achève, et cetera... ». Que l’on ne s’y méprenne pas, il ne s’agit nullement ici de coquetterie littéraire, mais au contraire d’une mise à mort définitive d’une tradition romanesque ayant fait son temps, celle du roman d’initiation dix-neuviémiste auquel Marc Pierret oppose un principe de décomposition-recomposition romanesque des plus jubilatoires. C’est bien parce que nos vies ne cessent de se défaire et d’exploser en vertiges divers que l’écriture, mais aussi le cinéma digne de ce nom, ont encore de beaux jours devant eux : « Simon lui- même n’est rien de moins (plus ?) qu’une silhouette. Nous sommes seulement en présence d’une occasion d’écriture. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que nous ne doutons pas qu’un drame ait eu lieu. Mais lequel ? C’est celui – telle est la thèse que je défends – de la fin du roman d’apprentissage. Un désastre s’est produit. Celui de la déportation des parents de mademoiselle Lévy. » Admirable !

Marc Pierret, Mademoiselle Lévy, éditions Tinbad.

crédit photo : François Beaurain, @salles_obscures_du_maroc

crédit photo : François Beaurain, @salles_obscures_du_maroc

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents