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Blog littéraire.


Cette chose sacrée qu'est la vie du corps

Publié par olivier rachet sur 24 Avril 2019, 09:45am

   Une nouvelle série d’entretiens couvrant les années 1949-1975, inédits en français, éclaire d’un jour nouveau le combat spirituel qui fut celui de Pasolini. Figure idolâtrée par beaucoup qui n’assumeraient pas pour autant un millième de ses contradictions. Figure bien évidemment romantisable à souhait venant se lover sans résistance possible dans la case malléable des artistes maudits. Le mérite de cet ouvrage est tout d’abord de dépasser ce clivage bien réel entre la détestation qui était celle du poète de la société de consommation des années 60 dont il fut l’un des rares avec Debord et Baudrillard à percevoir la puissance de dévastation sur laquelle tout le monde aujourd’hui s’entend, et la vision bucolique peut-être – mais dans le sens virgilien du terme – d’un monde paysan dont les valeurs pagano- chrétiennes étaient en voie de destruction. « Les paysans qui vivent encore dans leur milieu, explique-t-il dans « Faire la révolution, pas la guerre civile », c’est-à-dire là-bas dans le Tiers-Monde, je les connais personnellement (y compris à travers la connaissance la plus cognitive possible, au sens biblique du terme : on sait que dans le vaste champ sémiologique, le langage du sexe est un système de signes extrêmement expressif et exhaustif [...] ». Voilà bien un poète irrécupérable n’est-ce pas, marxiste oui, mais avec son cul beaucoup plus qu’avec sa tête. « Une fois que le vieux monde, ajoute-t-il dans le même entretien – le monde populaire, qui était paysan et marin et artisanal – a disparu, il ne reste que le monde bourgeois, le monde des professionnels, des techniciens, des industriels, des producteurs et des consommateurs, en somme. L’industrialisation conduit fatalement à l’embourgeoisement du monde. Sinon il faudrait que nous cessions de nous industrialiser. » Pasolini ne transigera jamais, il choisira toujours le parti des dominés contre les dominants. Quel poète aujourd’hui – ne parlons pas des cinéastes ayant depuis longtemps trahi l’éthique de leur profession en pactisant avec la dévaluation numérique de leur art – pour avoir une telle constance ? « Je n’ai pas eu de doutes, souligne- t-il dans « L’expérience marxiste », quant au choix : et ce choix de la classe sociale dominée et exploitée a donc été le fait “qui a le plus influencé ma force créatrice” – si vous avez la bonté de l’appeler ainsi – car il m’a mis sur la voie du rationnel et de l’idéologique : il m’a donné les moyens de pouvoir d’abord entrevoir, puis essayer de théoriser, la priorité de la “culture” sur la “littérature”, de l’histoire sur la poésie entendue comme grâce, comme vocation et, en définitive, comme privilège. »

   Au-delà de ce clivage entre monde paysan et société de consommation se dessine une éthique propre au poète, une philosophie existentielle plus qu’existentialiste que l’on pourrait qualifier d’épicuro-stoïcienne dans laquelle le corps conserve une place centrale. Tout un travail mériterait à ce propos d’être consacré aux liens évidents entre la poétique pasolinienne et les recherches de Foucault dans son Histoire de la sexualité, notamment dans les tomes 2 et 3 « L’usage des plaisirs » et « Le souci de soi ». « Je suis venu ici porter mon corps », revendique ainsi Pasolini lors d’un débat à la Maison de la culture de Milan. Qu’il se soit focalisé sur la figure du Christ n’étonnera que ceux qui ne veulent plus se poser la question centrale de la religion chrétienne qui est celle de l’incarnation. Oui, la religion chrétienne, et plus précisément le catholicisme – telle est l’admirable leçon de L’évangile selon Saint Matthieu – affirme que le corps seul est révolutionnaire. « Un “corps”, soutient le poète dans « Le bon sauvage n’est pas un mythe », est toujours révolutionnaire : parce qu’il représente l’incodifiable. C’est en lui que nous vivons les situations codifiées – vieilles ou nouvelles – en les rendant instables et scandaleuses. Mais si le “corps” vit une “vie indigne d’être vécue” (un Noir, un Sarde, un bohémien, un juif, un inverti, un misérable), il est aussi manifestement révolutionnaire (alors que cette fonction n’est pas manifeste dans le “corps” d’un commandant, d’un ministre etc.) » Affirmation d’autant plus audacieuse qu’elle va de pair avec son corollaire selon laquelle tout pouvoir serait par nature corrupteur et mafieux. Ce que s’empresseront de démontrer le roman posthume Pétrole et la transposition des 120 journées de Sodome de Sade dans la république fasciste de Salò : « Le pouvoir, affirme-t-il dans « Si tu nais dans un petit pays tu t’es fait avoir », j’insiste sur ce point, est horrifiant : autant quand on le détient que quand on veut le conquérir. Il est toujours corrupteur. » L’histoire de l’Italie moderne et l’assassinat de Pasolini le confirment amplement. Notre histoire contemporaine nous le démontre chaque jour. Et ce n’est pas l’idéologie progressiste de la tolérance et du multiculturalisme, c’est- à-dire d’un relativisme abâtardi, qui prouvera le contraire. Pasolini a tout autant en horreur la société consumériste que l’idéologie molle qui la sous-tend et qui sous le masque de la tolérance exacerbe les rivalités mimétiques : « C’est la tolérance qui crée les ghettos, souligne-t-il dans « Mais la femme n’est pas une machine à sous ! », parce que c’est à travers la tolérance que les “différents” peuvent sortir au grand jour, à condition cependant d’être et de rester une minorité, acceptée mais repérée et circonscrite. La tolérance est l’aspect le plus atroce de la fausse démocratie. Je te dirai qu’il est même beaucoup plus humiliant d’être “tolérés” que d’être “interdits” et que la permissivité est la pire des formes de répression. »

   Irrécupérable, sans nul doute et ce n’est pas l’apologie du « bon sauvage » ou celle de l’imperfection de la notion de « chef-d’œuvre » qui pourrait in fine sauver Pasolini. Qu’il y ait une part scandaleuse de rousseauisme dans la pensée en mouvement de Pasolini finira par désespérer tous les bien-pensants. Le mythe du bon sauvage, tout d’abord. Il est, pour le poète, « une culture sauvage » ; les deux termes n’étant nullement antinomiques. Seule notre époque de grande normalisation et de puritanisme cherche à ranger dans sa manie mémorielle et chronologique ces irruptions ravageuses que furent par exemple l’art nègre ou l’art naïf. Qu’il pût exister un art dégénéré n’aurait sans doute pas déplu à Pasolini, frère de lait et de sang d’un autre poète grandiose, Arthur Rimbaud. Autorisons-nous un petit décrochage poétique. Ouvrons Une saison en enfer, lisons dans « Mauvais sang » cet aveu consternant :

Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. – Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. – Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham.

   Pasolini quittera ce continent pour aller au Maghreb, au Soudan, en Inde, au Yémen. Le « bon sauvage » existe ; dans « Éros et culture », Pasolini le démontre : « [...] je l’ai vu moi de mes yeux vraiment à l’état pur : les Denka, un peuple qui vivait aux sources du Nil, au fond du Soudan. Et ils étaient tous nus, nus avec un fil de perles autour du cou et une lance ; et ils ne connaissaient rien, ils ne savaient pas ce qu’était la monnaie et vivaient du troc et étaient communautaires, ils pêchaient et faisaient de l’élevage ensemble. Et ils étaient heureux, ils étaient heureux, heureux... voilà, si je pense à l’image du bonheur humain je pense aux Denka. Détruits. Détruits par Abboud au nom de l’islamisme. Un génocide. Que personne naturellement n’a pris en considération. »

   On pourrait encore écrire longuement sur la définition que donne Pasolini du chef-d’œuvre : « une œuvre pleine d’imperfections. » « Devant un chef-d’œuvre, explique-t-il dans « Si tu nais dans un petit pays tu t’es fait avoir », on est dévoyé par les imperfections. » Ce dévoiement, cette déviance, toute l’œuvre imparfaite car inachevée de Pasolini les représente magnifiquement. Et c’est bien parce qu’il renia ses films qu’il faut encore aujourd’hui s’y plonger et lire ces entretiens magistraux !

   Pier Paolo Pasolini, Entretiens (1949-1975), éditions Delga.

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Doctus Monkey 09/05/2019 09:51

Je découvre votre blog à travers cet article passionnant sur Pasolini: je vais désormais suivre vos publications avec intérêt. Merci.

olivier rachet 09/05/2019 10:10

Merci à vous. Bien cordialement. Je découvre aussi votre site.

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