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Blog littéraire.


Tuer le porc

Publié par olivier rachet sur 28 Avril 2019, 21:09pm

   La guerre d’indépendance algérienne a son tombeau écrit par Pierre Guyotat, Tombeau pour 500 000 soldats, vaste chant épique à la démesure de ce que fut aussi l’horreur coloniale. La guerre d’indépendance angolaise a son auteur, António Lobo Antunes, qui de livres en livres, tisse en un immense chant épique lui aussi, la trame de souvenirs indélébiles. Avec en toile de fond une composition polyphonique dans laquelle le monologue intérieur perpétue le chant, mais par d’autres moyens. Au cœur du dernier roman de l’auteur portugais, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau,une famille recomposée autour d’un père, ancien sous-lieutenant parachutiste et son fils adoptif, un « nègre » auquel il avait rendu la vie sauve, après avoir assassiné ses parents. Nous sommes des années après la guerre d’indépendance. L’ancien lieutenant à la retraite accompagne désormais sa femme atteinte d’un cancer dans ses derniers moments. En compagnie de leur fille, ils rendent, comme chaque année, visite à leur fils adoptif pour célébrer le rituel de la tuerie du cochon. Avant que ne s’accomplisse le cycle sans fin de la vengeance, les morts sont convoqués dans une scène énonciative où la terreur côtoie toujours le sublime. Ce sont tout d’abord les victimes de l’épopée coloniale qui reviennent hanter la conscience du père : « tant d’oreilles tranchées, tant de poules chancelant sans tête, tant de mains disparues, tant de rats affamés montant depuis le fleuve » ; ces morts sans nom disparus sans égard ni considération, l’entreprise colonisatrice ayant résidé dans une négation même de l’humanité, bien avant l’expérience concentrationnaire nazie : « trouve-t-on chez les nègres des points communs avec nous, par exemple, est-ce qu’ils peuvent ressentir de la joie, de la souffrance, parfois ils nous saluaient dans le village autour du campement ». Haine sans âge ni fin dont rend compte simplement l’absence de ponctuation finale. La mort, c’est aussi celle du soldat ayant laissé définitivement son âme dans la jungle de la guerre d’indépendance, comme en témoigne cet échange entre le père et sa fille : « – Vous auriez dû mourir en Afrique / et qui te dit que je n’y suis pas mort, petite, qui te dit que je suis encore en vie, mon père parfois / – Tu es sûr que tu es revenu de là-bas toi ? / de sorte que moi probablement pas ici, dans un cercueil au cimetière avec plein de cailloux autour de moi, ces pierres tombales, ces croix, ces caveaux, moi loin, moi seul, il y a combien de siècles que ma femme pas ». Dès les premières pages, le père se présente déjà comme un revenant, sans aucune gloire possible : « si ça se trouve ils ont oublié ou alors on m’a enterré en Angola sans que je m’en rende compte et sans même entendre les salves d’honneur avant qu’on descende ma bière dans la fosse ». En accomplissant la loi du talion, le fils adoptif ne fera de son côté qu’élargir les limites mêmes de la mort en un sacrifice qui ne saurait être réparateur : « et je ne sais pas si ça me fait de la peine parce que je ne sais pas qui va mourir quand lui va mourir, mon père, moi, n’importe qui d’autre et ensuite la maison au village déserte, plus personne, quelques meubles que la cousine qui s’occupe du caveau viendra voler, quelques vieilles photos, quelques vêtements et pour finir la pluie qui dissoudra tout, pas seulement mon passé ici, en Afrique avec mon père, installé sur un unimog avec lui en route vers une cible quelconque ». Il est des crimes irrémissibles, semble nous dire Lobo Antunes, et les guerres coloniales en furent un. Seul un chant serait à même non seulement de nous apitoyer mais surtout de figurer – à l’image de ce père et de cette patrie dont on a ligoté les membres avant de faire couler son sang – ce tragique de l’Histoire qu’il est si difficile de se représenter. Ponctué de phrases lancinantes, admirablement traduites par Dominique Nédellec, qui sont autant de mises en garde face au retour du refoulé et devant l’impossible contrition – « Tôt ou tard le nègre se vengera de vous », « Je vous salue Marie pleine de grâces », « Vous avez peur de votre fils » – ce roman nous rappelle combien ce que nous appelons avec légèreté la résilience est un long chemin d’épreuves que des générations entières auront encore à affronter.

António Lobo Antunes, Jusqu’à ce que les pierres deviennent plus douces que l’eau, Christian Bourgois éditeur.

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