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Blog littéraire.


Sauver sa race

Publié par olivier rachet sur 3 Mai 2019, 21:49pm

   Une mélancolie lancinante envahit de plus en plus les romans d’Abdellah Taïa. Crise de la quarantaine, nostalgie du pays lointain, désespérance devant le délitement de la société française où il a choisi de vivre, depuis une vingtaine d’années, pour laisser s’épanouir son goût des lettres françaises et vivre librement son homosexualité. On sait que l’auteur aimerait qu’on retienne de lui qu’avant d’être écrivain, il est un Marocain homosexuel. Que reste-t-il de cette expérience de l’exil et du déracinement 20 ans après ? Comment les rêves se sont-ils peu à peu eux aussi délités et transformés en interrogations tout aussi lancinantes ? « [...] la France, à vouloir me cultiver, me civiliser, écrit le narrateur de La vie lente prénommé Mounir, m’avait castré. » Comment se déprend-on petit à petit d’une vitalité que les narrateurs de Taïa disent avoir souvent éprouvée dans la danse, en compagnie de sœurs ou de cousines, comme avec cette jeune Majdouline vivant à Bruxelles. Danser à en perdre haleine, à creuser en soi les vertiges comme y arrivent parfois les derviches tourneurs. La mystique soufie traverse l’univers romanesque de l’écrivain dont le corps et l’âme resteront toujours arabes et musulmans. Là se trouve peut-être le nœud indivisible au cœur de ce dernier roman.

   Nous sommes à Paris, quelques mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Le narrateur a quitté son studio de Belleville pour un appartement plus spacieux, rue de Turenne. Commencent alors les ennuis, notamment à travers des problèmes de voisinage. Sa voisine de 80 ans, Simone, avec laquelle il a pourtant sympathisé, lui mène la vie dure. Chaque bruit de pas est une torture, chaque chaise déplacée est un enfer. Le jeune homme de 40 ans ne dort plus et devient menaçant. La vieille dame porte plainte et le protagoniste se retrouve au commissariat face à un policier qu’il identifie, plus ou moins fantasmatiquement, à son ancien amant Antoine. Inévitablement, le problème de voisinage se transforme en un règlement de compte dépassant les personnages eux-mêmes. Paris, sous la plume très inspirée de Taïa, redevient cette « ville ouverte » qu’elle fut après l’invasion nazie. Les étrangers, et en particulier les Français d’origine maghrébine, deviennent suspects. Une visite en prison, un voyage en Turquie, tout devient prétexte à délirer de nouveau les races, comme le délire gagne toujours plus vite ce continent européen où rôde une folie toujours plus grande. - "Qu'est-ce que le délire, se demandaient dans les années 70 Deleuze et Guattari ? C'est l'investissement inconscient d'un champ social historique. On délire les races, les continents, les cultures." 

   Le narrateur trouvera un refuge temporaire, à la périphérie, dans une boulangerie de la cité Pablo Picasso de Nanterre où ne travaillent que des femmes dont la doxa délirante nous dirait qu’elles appartiennent aux « minorités visibles », c’est-à-dire au verdict de visibilité diffamatoire et exclusif que constitue ce regard d’une majorité qui se pense comme telle. C’est en sortant de son territoire, en se décentrant que l’aventure et la rencontre pourront donner le change et figurer un possible bien incertain. Multipliant les destinataires, le roman retrace en filigrane le parcours de Manon, sœur de Simone, ayant été poussée elle aussi « vers un autre territoire » ; humiliée, tondue à la Libération pour avoir couché avec un allemand. À quoi aurait-elle pu résister, se demande le narrateur : « À son désir de faire l’amour ? » Amer constat que celui que dresse ce roman d’une beauté tout en retenue : la société contrôle notre corps amoureux, quand elle ne l’entrave pas comme l’est celui d’Antoine incapable de s’affranchir du regard ostracisant que son entourage porterait sur son homosexualité. La société, c’est-à-dire cet agglomérat d’individus privilégiant le sentiment d’appartenance communautaire – qu’il fût national ou sexuel d’ailleurs – à toute affirmation qu’il ne peut y avoir que des singularités et des noms indivisibles, domestique les esprits mieux que ne l’auraient fait jadis les idéologies totalitaires. À moins de considérer que le totalitarisme débute dans cette négation de l’Un qu’affirme en majesté toute littérature digne de ce nom. Qu’un Arabe soit peut-être le seul aujourd’hui à pouvoir pressentir les désastres à venir devrait avoir le mérite de nous faire réfléchir : « Quelque chose de trouble, d’inquiétant, de lâche, de criminel, est en train de se préparer. Quelque chose de pourri depuis trop longtemps déjà va surgir à la surface. S’imposer à tous, écrit Taïa. » À moins que la mélancolie au final ne l’emporte, comme dans ce poème magnifique d’Apollinaire auquel le titre fait écho, où le siècle finissant et entrant en collision avec une modernité que l’on pressentait menaçante s’exprimait encore en un rythme languissant : « L’amour s’en va comme cette eau courante / L’amour s’en va / Comme la vie est lente / Et comme l’Espérance est violente. » La poésie seule pourra sans doute permettre à des auteurs comme Taïa de sauver leur race. Courage, a- t-on envie d’écrire à nos frères marocains, algériens, tunisiens, libyens, égyptiens, courage : la poésie arabe finira par se greffer sans incident à la langue française. Une Renaissance est en marche. L’amour, la poésie.

    Abdellah Taïa, La vie lente, éditions du Seuil.

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