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Blog littéraire.


Tu seras poussière

Publié par olivier rachet sur 30 Mai 2019, 22:02pm

     On se souvient peut-être que dans le Parménide de Platon, Parménide demandait à Socrate s’il pouvait exister une idée de poil ou de boue. Embarras du philosophe encore jeune ; la voix s’enroue, les mots se cherchent. Et pourtant, ne se jouerait-il pas là l’essence même de la philosophie ? Bien entendu, Socrate écarte d’un revers de main la question, mais l’anecdote est tout sauf anecdotique. Se joue alors un véritable hold up philosophique et conceptuel qui voit l’idéalisme platonicien supplanter le matérialisme épicurien d’un Démocrite. Imaginez ce qu’aurait pu être un monde, non seulement sans Dieu, mais sans ce ciel des idées qui nous embrume le cerveau ! Si comme le dit Parménide, l’être est, ce n’est pas seulement que le non-être n’est pas, mais bien plutôt que tous les êtres sont, même les plus imperceptibles, les plus invisibles à l’œil nu, les plus vils voire – et quel enchantement ! – les plus contre-nature. Les protons, les cirons dont se souviendront Montaigne, Pascal et Voltaire. Ne sommes-nous pas ces petits êtres charmants, ces petits atomes appelés hommes, perdus dans l’immensité de l’univers ? Lautréamont aurait dit ces poux, ces acariens, ces affreuses bactéries qui réjouiront un des plus grands poètes de langue française : Francis Ponge.

     Tel est le parti pris de cet ouvrage réjouissant de Jean-Luc Hennig, Beauté de la poussière, celui des choses, de cette émanation du réel se détachant aussi bien de la terre que du ciel. L’auteur scrute l’infiniment petit et l’infiniment grand, à la recherche de ces parcelles de matière ayant conduit parfois aux interprétations les plus abracadabrantes. Où l’on apprend tout d’abord que la poudre et la poussière ont des étymons relativement proches : « Poudre et poussière sont deux mots proches. Qui viennent du latin pulvis. Lequel désigne la poussière de la piste, du cirque, du champ de bataille, et se rattache peut-être au grec pellein, agiter, remuer. La poussière serait donc d’abord, pour les Romains, un mouvement. Le terme remonterait à la racine indo-européenne pel (poudre), qui a donné le pollen et la puis, la bouillie de millet et d’orge des Romains, avant l’invention du pain ». La poussière est-elle digne d’être élevée au rang d’objet poétique, alors même qu’elle nous échappe et nous importune ? Hennig la traque, non comme une ménagère, mais en artiste soucieux d’analyser ses modes d’apparition. On peut aussi bien en déceler la trace dans les résidus friables de la terre ou de la boue que dans les espaces infinis du ciel, sous la forme de nébuleuses ou de comètes. Ces « poussières de l’au-delà » ne reposent sur aucune élucubration, mais constituent les preuves irréfutables d’un univers physique en expansion continue : « La sonde européenne Giotto confirma, en 1986, que les comètes étaient bien des corps irréguliers d’une vingtaine de kilomètres, composés de roches amalgamées de glace et de poussières, gravitant autour du Soleil selon des orbites fortement elliptiques. [...] Elles seraient nées lors de la contraction du grand nuage de matière qui donna naissance au système solaire il y a 4, 5 milliards d’années, et constitueraient la mémoire gelée de notre univers ».

    Socrate n’a qu’à bien se tenir. La science, tout comme la poésie – mais à ce stade les deux activités se recoupent imperceptiblement ; nous avons seulement perdu la saveur même sur laquelle reposait le savoir – ne mentent pas, il est une métaphysique de la poussière qui est aussi une érotique, comme on peut s’en rendre compte en peinture. Cet essai admirablement documenté est aussi une rêverie poétique en acte dont le temps de prédilection serait le passé composé, lui dont Hennig dit qu’il « convient parfaitement à la poussière. [...] C’est une sorte de “passé présent” ou de “passé intérieur”. C’est très beau le passé composé. C’est moins un temps qu’un aspect du temps. Ce que Didi-Huberman appelle un anachronisme. » Tu as été poussière, et tu retourneras à la poussière.

Jean-Luc Hennig, Beauté de la poussière, éditions Fayard.

Crédit photographique : Bernard Plossu, Arizona 1980 / courtesy de l'artiste

Crédit photographique : Bernard Plossu, Arizona 1980 / courtesy de l'artiste

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