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Blog littéraire.


En mémoire de moi

Publié par olivier rachet sur 28 Juin 2019, 08:17am

   Rimbaud disait que l’amour était à réinventer. Non à détruire, ni à déconstruire, mais à inventer de nouveau. S’est-on assez interrogé tout d’abord sur cette invention même de l’amour ? Les convives du Banquet de Platon en ont débattu à tort et à travers dans un joyeux discours carnavalesque dont on ne retient bien souvent que les lambeaux du mythe de l’androgyne. Les allégories ont fait florès du bain de minuit d’Aphrodite au carquois empoisonné de Cupidon, sans parler des multiples métamorphoses de Zeus afin de séduire de simples mortelles et mortels. Léda, Danaé, Ganymède ; autant de motifs picturaux sans lesquels peut-être ne saurions-nous pas grand-chose de l’amour. Le discours biblique consacrera enfin l’ambivalence du sentiment amoureux à travers la figure du Christ et de la Vierge Marie – autres motifs picturaux incontournables sans lesquels l’élévation ou l’assomption amoureuse, mais aussi sa chute et les sacrifices qu’elle induit nous seraient à jamais restés inconnus – faisant de l’incarnation le pendant d’une spiritualité toujours ascensionnelle. Quant aux poètes, de Pétrarque aux troubadours, en passant par Dante, Proust, Genet ou les poètes arabo-andalous, ils n’ont eu de cesse de rechercher la forme la plus adéquate non pour représenter un sentiment dont on connaît les intermittences et les aléas, mais pour lui ériger un cadre habilité à épouser ses méandres et ses flux souvent contradictoires. Flux, reflux, intensités déterritorialisantes aurait écrit Deleuze, énergies vibratoires, ondes cosmiques. L’amour est un rythme, une prosodie dont le battement peut se prêter à toutes sortes de vertiges et d’anéantissements ; les auteurs mystiques, qui le plus souvent d’ailleurs sont des femmes, en savent quelque chose.

   Lorsqu’il entreprend, après la mort de sa compagne Marie, de raconter cet amour défunt, Jean-Louis Baudry sait qu’il se lance dans une expérience des limites aussi bien de la mémoire que de la passion qui fut la sienne, à moins qu’elle ne le devienne au fur et à mesure que s’écrit, dans un journal couvrant plus de 1000 pages, la relation de ses souvenirs. Pendant une dizaine d’années, il fera un compte-rendu quasi quotidien d’un amour ayant duré lui aussi dix ans. Tel est le défi que lance aux amants l’impansable séparation, la quête d’un paradis que l’on a toujours su dès le départ perdu :

Et me voici, écrit Baudry, contraint de comparer la désolation que j’éprouve maintenant à celle d’alors et de me dire que Marie aurait porté plus que je n’aurais jamais cru la désolation en moi comme le complément, l’envers, la suite implacable d’un amour dont en écrivant je fabrique la démesure.

Véritable sacerdoce, Les Corps vulnérables construit un mausolée à la hauteur de ce que fut l’amour. Acte physique à part entière, ce journal est bien la continuation de l’amour par d’autres moyens, rivalisant aussi bien avec la peinture si souvent citée ou la musique, « mesure parfaite et réinventée » comme l’écrivait Rimbaud :

Nous avions fait l’amour comme on dit et c’était vraiment faire l’amour, le rendre sensible, le produire, le manifester, non dans la violence, même si les sensations parvenaient à la limite qui fait croire qu’au-delà ce serait mourir, que la membrane de la vie tendue à l’excès est sur le point de rompre, mais dans ce qu’on pourrait dire être une mise en résonance, à la différence du plaisir que chacun, même s’il est donné par l’autre, éprouve de son côté. Mise en résonance comme celle d’un instrument de musique dont les vibrations se transmettant à celui qui lui est voisin s’ajoutent aux propres vibrations de celui-ci, en amplifient et en changent la sonorité, tandis que celles-ci produisent le même effet sur le premier.

Ce mystère est bien celui, révélé par les Écritures, de l’Incarnation tel que chaque amour renaissant nous le pose, sans que nous prenions le temps d’en sonder tous les étants. Nous posons-nous la question de savoir par quoi nous sommes en réalité attirés ? S’agit-il d’images mentales ou peintes, cinématographiées, à moins qu’elles ne fussent tout simplement dansées comme dans les rosaces déphasées d’Anne Teresa de Keersmaeker ou les vortex infinis de Merce Cunningham ? Au fur et à mesure que le journal s’écrit, l’auteur accumule les récits de rêve, en italiques, comme si l’amour était une fiction qui n’a de raison d’être que d’être imaginée. « Dieu absent, écrit Baudry, il faut à nos sens présenter des images ». Pas d’amour sans cette chair du visible et du sensible à laquelle se sont mesurés la plupart des peintres cités dans l’ouvrage, de Titien à Watteau, en passant par Picasso et Bacon. Notations d’autant plus sensibles qu’elles renvoient aux voyages accomplis par Marie et le narrateur qui auront toujours été peu ou prou des pèlerinages sur l’île de Cythère. De La fuite en Égypte ou de L’Adoration des bergers de Tintoret, Baudry écrit que :

Tout est ivresse et mouvement dans cette peinture, exaltation et danse, apparitions, fantômes. Les ténèbres nous apprennent que l’action qui a lieu est un drame. Chacun des tableaux paraît l’instantané d’un évènement singulier, de pures circonstances, cependant que s’y joue, sans que les protagonistes en soient la plupart du temps avertis, le destin de l’humanité.

Véronèse à Londres, Bacon à Paris seront les derniers peintres visités par les amants. Les tableaux de maîtres nous contemplent toujours un peu plus que nous les admirons. Comme Baudry l’écrit à propos de Tintoret, un jugement esthétique ne peut suffire à lui seul à rendre compte de ce qui se joue dans cette expérience sensible, convulsive, destructrice de tout idéal et de toute tentative idéaliste. Les artistes seuls ont bien souvent le cran de se confronter à ce qu’est le néant. Bacon, en tête dont l’auteur écrit :

Bacon, au lieu de figurer les actes en train de s’accomplir, avait eu le pouvoir de peindre les représentations mentales de ceux qui les accomplissaient, de même qu’était peint dans les visages tout ce qu’on leur prête de passions, de désirs, de frénésie, comme si le masque de la ressemblance avait été levé et qu’on voyait à nu les affects de celui qui était vu et de celui qui voyait.

Dire l’amour, comme Ronsard, Pétrarque et Louise Labé l’ont circonscrit dans la forme diamantaire du sonnet, comme Dante l’a façonné dans cette architecture sensible qu’est la Divine Comédie ou subverti Genet dans le cœur éclatant du Miracle de la rose est une tâche à laquelle les amants d’aujourd’hui n’ont plus l’audace de s’affronter. Dix années durant, Jean-Louis Baudry s’est consacré à la rédaction d’un journal dont il ne savait s’il serait édité. Combien faut-il de ferveur ou de foi pour sauvegarder une trace sensible de ce que fut la présence de l’être aimé. Telle fut des siècles durant la raison d’être de la poésie qui gravait dans le marbre l’émoi des sentiments, celle de la photographie et du cinématographe dans leur support analogique. « Dire d’elle ce qui jamais ne fut dit d’aucune », écrivait le poète florentin à propos de Béatrice. Seul un livre de papier, comme aime à les appeler encore Guillaume Basquin, est à même de sauver les traces éparses de nos étreintes. S’il est une raison d’être de la poésie, c’est bien de lutter contre le scandale de l’absence et de la séparation éternelle :

Une fois encore, écrit Baudry, tous les détails que je peux mentionner doivent avoir pour moi la même       efficace que les mots que prononce le prêtre pendant la consécration. Ils ont pour mission de convoquer la présence réelle de Marie.
[...]

On voudrait au moins donner une forme à l’absence, mais l’absence n’a pas de forme et c’est là une des raisons de la souffrance qu’elle provoque.

   Jean-Louis Baudry aura consacré les dix dernières années de sa vie à rendre coup pour coup, à sauver du désastre les souvenirs les plus ténus. Que l’amour puisse renaître encore d’avoir été réinventé n’est pas le moindre des miracles que la littérature peut s’enorgueillir de pouvoir réaliser. Vous l’aurez compris, lire l’amour est une épreuve souvent douloureuse, sans laquelle l’amour même ne saurait survivre.

Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables, éditions L’Atelier contemporain.

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