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Blog littéraire.


Le corps meurtri

Publié par olivier rachet sur 2 Juin 2019, 11:21am

   D’où viennent les névroses ? La question peut étonner voire embarrasser si on se la pose à soi-même dans l’intimité du miroir. Une chambre, qu’elle soit noire ou claire, aura peu de chance de nous en apprendre davantage. C’est en traversant ou contournant les mirages de la représentation de soi que l’on aura une chance, non de comprendre ces empêchements multiples qui poussent certains au suicide, d’autres à s’autodétruire ou à se mutiler, mais d’approcher et peut-être de connaître ce qu’au début du XXème siècle on appelait l’inconscient, qu’il fût personnel ou collectif. Telle est la base du questionnement qui est celui du dramaturge Arthur Adamov lorsqu’il se lance dans la rédaction de ce texte unique qu’est L’homme et l’enfant. Pas un texte de théâtre donc, mais un journal des années de crise intérieure – en est-il d’autres après tout ? – qu’il présente sous la forme d’un journal intime précédé d’un récit autobiographique fragmenté qu’il appelle simplement « Souvenirs » dont on peut dire qu’il va à l’essentiel, tranchant dans le vif de ce que l’existence comprend de plus épuisant. À la date donc du 5 février 1966, cette question restée sans réponse : « Les névroses viennent-elles forcément de la première enfance ou bien peuvent-elles naître dans l’adolescence ou même beaucoup plus tard, créées alors par le contexte social ? » Que notre mal-être puisse en grande partie être le fruit de la société dans laquelle on vit n’aura pas échappé à l’un des chers amis d’Adamov, Antonin Artaud dont le dramaturge se souvient avoir assisté à la conférence du Vieux-Colombier du 13 janvier 1947 : « La soirée Antonin Artaud au Vieux-Colombier. Artaud perd ses papiers, les cherche par terre, balbutie ; il est très pâle. / La salle garde un silence de mort, Artaud impose le respect. / J’aide Gide à monter sur la scène, il veut embrasser Artaud. »

    Adamov a traversé le XXème siècle avec souffrance, comme si les délires idéologiques et les massacres qui leur sont toujours affiliés meurtrissaient les corps mêmes des passagers du Temps. Il naît en 1908 dans le Caucase, d’une famille aisée tirant ses revenus du pétrole. Elle sera ruinée après la Révolution et connaîtra une vie d’errances la conduisant dans un premier temps en Allemagne, puis en France où son père se donnera la mort. Adamov y mène alors une vie de dérives toute situationniste déjà. On y croise Artaud, bien-sûr, mais aussi Bataille qui lui vient en aide lors d’une manifestation anarchiste, Breton, Gide, Marthe Robert et Roger Gilbert-Lecomte à qui il demande, en pleine Occupation, des nouvelles de son amie Ruth : « Si j’avais pu l’épouser, lui donner la nationalité française, mais vous vous souvenez des décrets-lois de M. Daladier », lui répond son ami. « Je m’en souviens, ajoute Adamov. Un de ces décrets interdisait à tout Français d’épouser une apatride. La France déjà était fasciste. » Est-ce cette condition d’apatride qui ruina aussi l’état mental d'Adamov ? En partie sans doute, mais ce furent bien plutôt les impasses idéologiques et politiques d’un siècle meurtri par les totalitarismes qui furent à l’origine de ces névroses qui le conduisirent à la Pitié Salpêtrière en novembre 1966 : « Nouvelles crises. Mon système nerveux est entièrement démoli. Je perds la mémoire, ne la retrouve qu’un mois plus tard. » Tout au long de ces pages impressionnantes où l’on assiste, comme chez Artaud, moins à l’éclosion d’une pensée qu’à son « incertitude profonde », Adamov tente de saisir ces moments de bascule au cours desquels le corps social vous dépossède de vous- même. Anéantissement, envoûtement. Le corps est dans l’Histoire cet objet – et non ce sujet rationnel et triomphant qui s’enorgueillit de la petitesse de sa conscience – que l’on meurtrit avec inconséquence. « Pourquoi la période de Toulon fut-elle pour nous si sombre ? », se demande à l’été 58 Adamov, alors que les « fascistes ont pris le pouvoir à Alger » et qu’il passe en compagnie du « Bison », sa compagne d’alors prénommée Jacquie, des vacances en apparence apaisées : « En grande partie à cause de la politique. » Ou le 5 mars 1967, jour d’élections : « Vais-je y aller ? La seule idée de revoir le monde extérieur m’effraie. / Mais, si je ne veux plus le revoir, ce monde-là, qu’est-ce que j’attends pour me tuer ? / Cinq heures. Sorti, et, bien- sûr, voté communiste. »

    Quelle issue alors pour contrer ce suicide à feu lent de la société ? Adamov fréquente les bordels, le plus souvent en compagnie de son amie du moment. Se prête à des jeux masochistes : « Le masochisme, écrit-il à l’été 62, mithridatisation du ratage social ». Tente de s’échapper de la meute, de la horde primitive dont Freud a montré, dès 1912 – que nous serions-nous épargnés si Thanatos avait été reconnu dès le début comme cette pulsion fondatrice de toute société, mais les amis du crime n’aiment pas aimer ? – qu’elle était à la base même de toute édification sociale et culturelle, mais aussi familiale et politique. Reste alors le problème, ou peut-être la solution, de la diversion dont parle Adamov en décembre 1965 : « Le problème de la diversion. Pour les uns est diversion tout ce qui n’est pas la lutte de classes, pour d’autres tout ce qui distrait de l’idée de la mort, pour d’autres encore tout ce qui détourne de l’obsession sexuelle. » Et pour ceux qui auront eu le courage de me lire jusqu’au bout, j’annonce la rédaction en cours de mes propres diversions. La réconciliation de l’homme et l’enfant, allez savoir ! Je me dois avec rigueur à tous mes vices.

Arthur Adamov, L’homme et l’enfant, éditions Gallimard.

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