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Blog littéraire.


Saison en enfer

Publié par olivier rachet sur 18 Septembre 2019, 19:05pm

   « Bien sûr je devrais être mort depuis longtemps, depuis 14 – J’ai triché avec la mort » : voilà ce qu’écrit de sa prison danoise Louis- Ferdinand Céline, entre février et octobre 1946, alors que le gouvernement français réclame son extradition pour crime de trahison. On le sait, l’auteur de Voyage au bout de la nuit est depuis la Première Guerre mondiale un pacifiste convaincu. On sait aussi qu’il publia plusieurs pamphlets, dès son retour d’URSS en 1936 contre l’imposture soviétique, puis antisémites. L’affaire n’est pourtant pas entendue et ne le sera sans doute jamais, tant Céline témoigne avant tout du délire de son époque. S’il n’a pas connu l’enfer concentrationnaire, l’auteur-médecin connaît assez bien la bassesse de l’âme humaine, comme en témoignent les nombreux aphorismes dont il se souvient : « Le Peuple, écrit-il, il est “tricotteuse” ce qu’il veut c’est de la distraction, des têtes qui roulent, du sang partout, des raisons il s’en fout pas mal, il vous gueule n’importe quoi [...] », et ce ne sont pas les bonnets jaunes ou les gilets phrygiens d’aujourd’hui qui le contesteraient. On ne dira pas assez quel fut pour cet homme – et sans doute les vaut-il ici tous, Céline portant en lui la forme entière de l’humaine condition – le traumatisme des tranchées et des cadavres tombant à la pelle : « Du moment où vous avez passé sur un cadavre, un seul cadavre, tout est perdu, le cœur durcit, se tourne en pierre, en plomb si lourd, en poids de mort [...] ». Lisons bien ici que Céline ne parle absolument pas de meurtre – ce médecin-soldat n’a pas les mains sales qui vous font virer en moraliste –, mais de passer sur un cadavre. Art classique de la litote que l’on retrouve dans la prédilection de l’auteur pour les moralistes du Grand Siècle, ceux qui se moquent de la morale et affrontent de leur regard sombre la noirceur de l’âme humaine, comme l’écrit quelque part Nietzsche à propos de Voltaire.

     L’enfer ici, c’est aussi l’exil dans sa propre langue dont Céline craint parfois d’être dépossédé : « Tout pour reparler français Promenades au cimetière », écrit-il dans des pages faites d’annotations griffonnées à la hâte où se trame le style émotif qui fera la grandeur des romans à venir – D’un château l’autre, Nord, Rigodon. C’est en prison, face à ses démons, comme chez le marquis de Sade deux siècles auparavant, que s'expérimente l’un des plus grands styles français du XXème siècle. Stendhal l’avait pressenti ; Céline réalise en prison cette promesse de bonheur national qu’est une langue qui a le courage d’affronter les pires ignominies. N’en déplaise aux critiques littéraires de salon, mais c’est en mâchant le mal dans sa bouche qu’on devient écrivain. Remplacez les tirets qui suivent par des points de suspension, et vous entendrez s’écrire un des plus grands romans céliniens : « Arrivée à Copenhague de nuit – Horreur ! Coups de feu – partout. Chez Karen – nous dormons sur un banc – Autour de nous pétarades – Le lendemain Mme Lindequist horreur ! Mme Johansen horreur ! » Ces cahiers de prison ne relèvent d’aucune palinodie. Céline sait ô combien il n’est pas un meurtrier, mais un génie. Son éditeur Denoël a été assassiné. L’épuration commence, les règlements de compte. Les rivalités mimétiques exacerbant la violence de l’Histoire. Céline regarde lui en direction de l’éternité et de la résurrection de la langue. Il sait qu’on lui reproche moins ses écrits antisémites, que le style alchimique qui est le sien : « mes pires ennemis veulent bien reconnaître que j’ai bouleversé le style français – je suis parvenu à relier à fondre ce qui n’avait jamais été fait : la langue parlée avec la langue écrite créant ainsi ce style nouveau que mes pires ennemis doivent bien actuellement de gré ou de force copier ou emprunter – en France cela ne se pardonne pas ». C’est dit. Et c’est bien parce que la guerre de 14 est « toujours dans l’oreille » que Céline passera le restant de sa vie, comme on passe sur des cadavres, à apprivoiser cette mort qu’il appelle, de cette prison danoise, parfois de ses vœux : « L’envie de mourir ne me quitte plus, écrit celui qui apprend aussi la disparition de sa mère, – c’est la seule douceur. » Céline s’est beaucoup gaussé de Proust, mais il savait qu’il était en plein chaos de l’Histoire son seul rival dans la prose. Une prose qui se nourrit de réminiscences et des sensations les plus cruelles, prenant chez l’un la forme d’une arabesque prosodique aux éclats baroques, chez l’autre – en l’occurrence ici Céline –, celle d’éclats d’obus et de mortiers, qui sont autant d’aérolithes tombés d’un ciel de cendres, le ciel d’une prose classique foudroyée : « L’accent est ici sur la mort de ma mère, la reviviscence du passé, la nostalgie qui me fait délirer la patrie, les détails », griffonne-t-il quelque part en pensant à une œuvre future. « Il faut au contraire raconter l’éparpillement, ajoute-t-il, d’une âme vers la mort par l’horreur et le chagrin – tous les petits souvenirs qui reviennent, font trois petits tours – on se raccroche à sa vie, à son passé c’est comme une mer qui revient sur la grève et repart ». En tambour et musique...

Louis-Ferdinand Céline, Cahiers de prison, février-octobre 1946, éditions Gallimard, Collection « Les Cahiers de la NRF ».

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