Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Sauver son âme

Publié par olivier rachet sur 8 Septembre 2019, 15:11pm

    Pour qui veut comprendre le positionnement politique de George Orwell, auteur de ces admirables romans allégoriques que sont 1984 et La Ferme des animaux, il faut revenir à l’un de ses premiers romans Une histoire birmane. Nous sommes dans les années 1920, en Haute-Birmanie, dans la ville de Kyautkada. L’Empire britannique est à son apogée, tout comme le sont alors les Empires coloniaux français ou belge. À l’image de l’un de ses protagonistes prénommé Flory, doté d’une tache de naissance sur le visage qu’il s’évertue tant bien que mal à cacher, le péché originel des Empires coloniaux est d’avoir érigé un système organisé de spoliation sous couvert d’un projet émancipateur. Orwell ne mâche pas ses mots : « L’Empire des Indes est un despotisme – bien intentionné, à n’en pas douter, écrit-il, mais néanmoins un despotisme qui a le vol pour finalité. » Inutile ici de recourir à quelque parabole que ce soit, il suffit de mettre en scène, dans un cadre resserré, quelques personnages emblématiques pour que l’implacable destin criminel des Empires s’accomplisse. Un lieu, tout d’abord : un Club européen où se réunissent les rares notables de la ville dont les noms nous importent peu. La solitude est de mise, le racisme à l’encontre des « indigènes » bat son plein, l’alcool coule à flots. Seul Flory outrepasse les règles en fréquentant le docteur Veraswami qu’il aimerait proposer à l’élection d’un nouveau membre que le gouvernement britannique souhaiterait voir choisi parmi les autochtones. Des personnages porteurs en eux de toutes les tragédies de l’Histoire : U Po Kyin tout d’abord, magistrat travaillant pour l’Empire, ayant assis sa légitimité sur l’impudence avec laquelle il a recours à toutes les formes possibles de corruption. Ce maître- chanteur sera l’artisan de la chute des rares personnages honnêtes de l’intrigue qui n’a rien à envier aux plus crapuleux des drames historiques ou des tragédies shakespeariennes. Une jeune fille, d’autre part, prénommée Elisabeth, orpheline venue rejoindre son oncle et sa tante dans un élan désespéré. Sait-on jamais, les colons par définition vivent toujours mieux chez les peuples conquis que chez eux... On ne s’étonnera pas que le chantage soit au cœur d’un récit mené tambour battant : du chantage de Ma Hla May l’amante éconduite de Flory qui le poussera au suicide à celui du traître U Po Kyin, agent provocateur incomparable, fomentant des révoltes pour mieux les réprimer. « Mais qui ne l’ayant pas subie, comprendrait la douleur de l’exilé ! », s’exclame Flory tentant désespérément de séduire la nièce des époux Lackersteen. Orwell appartient à cette catégorie des écrivains en voie de disparition dont le regard politique – terme que l’on préfèrera à celui d’engagement devenu galvaudé et inoffensif, tant n’importe quel arriviste s’engage aujourd’hui pour défendre qui la cause des femmes battues, qui celle des chiens écrasés – repose sur un drame fondateur qu’il n’esquive à aucun moment. S’il est une question de l’engagement, elle ne concerne que les actions dans lesquelles nous décidons ou pas de nous fourvoyer en partie. Tel est bien le dilemme auquel se trouve un temps confronté le personnage de Flory, éprouvant une seconde la tentation de ne pas appuyer la candidature de son ami Veraswami voulant intégrer le Club fermé des Européens : « Que sert à un homme de sauver son âme, s’il doit y perdre le monde entier ? », se demande-t-il ainsi. Combien sommes-nous aujourd’hui à participer, corps et âme, à cette perte irrémédiable d’un monde qui se rappelle encore à nous, comme dans ce superbe roman, à travers quelque tremblement de terre ou tentative toujours avortée de révolte. Hommage au grand George Orwell, définitivement !

George Orwell, Une histoire birmane, traduit de l’anglais par Claude Noël, éditions Ivres.

Sauver son âme
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents