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Blog littéraire.


Où est la dévastation ?

Publié par olivier rachet sur 28 Novembre 2019, 10:19am

   L’Empire à la fin de la décadence, regardant passer les grands barbares blancs. Ces barbares qu’une patricienne romaine, Apronenia Avitia, feint souvent de ne pas voir malgré les auspices et les présages : « Des corneilles âgées de cent vingt ans ont survolé à deux reprises les jardins et ont croassé en les survolant. [...] Terribles présages ayant été tirés des entrailles des hosties. » En compagnie de son ami intime, Publius, elle programme un voyage en Sicile, mais perçoit à peine un monde en train de disparaître : « Comme nous serions attristés par les dévastations, nous contemplerions le soir, sur la terrasse qui prolonge le bosquet d’Albina, au-delà du détroit la fumée des incendies se mêlant à la brume du soir. » Dans cet ouvrage magnifique de Pascal Quignard, Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia, l’auteur imagine les faits et gestes consignés par cette dame romaine sur de simples tablettes de buis donnant leur nom au roman. Les croyances, les usages et les mœurs d’alors apparaissent en filigrane de ces notations, en apparence seulement futiles. Les Parques tissent les destins, les Lares honorent chaque foyer. L’esclavage est de mise, la débauche généralisée. Çà et là, quelques doutes s’immiscent et des préjugés : « Il me prend la tête entre ses mains, écrit Apronenia. Il a les mains qui sentent le quartier du Transtévère. » Les nouveaux convertis pullulent et font moins preuve de prosélytisme qu’ils ne dénigrent ce qui faisait alors le suc des journées dont l’héroïne consigne chaque détail. « Le corps est une ordure », soutient ainsi Nasica rebaptisée Paulina. L’ami d’Apronenia, Publius, qu’elle accompagnera jusque dans la mort – preuve s’il en était que l’érotisme constituait encore l’approbation même de la vie que les nouveaux convertis s’évertueront d’avilir – exprime, de son côté, les doutes qui sont les siens : « Comment trouver le temps de penser aux choses saintes, à la survie de l’âme, à un dieu, alors que je ne pense même pas à essuyer les larmes qui me coulent sur le visage ? » Apronenia, dans toute sa légèreté mâtinée d’une inquiétude qu’elle n’a de cesse d’évacuer, persiste et signe : « Alors les nuits où nous n’avions pas ahané trois fois nous paraissaient des nuits de famine. » Toute la puissance de ce texte est de cerner ces moments de doute et d’inquiétude de la pensée où un monde conquérant, mais instable, est en train d’en chasser un autre. L’agnosticisme règne, de même qu’une ambiguïté dont la traduction ici fictive est incapable parfois de lever le voile : « Les hommes diminuent la splendeur de l’univers, soutient Publius après s’être enivré. [ Ou bien, ajoute l’auteur : Les hommes diminuent l’univers en lui prêtant la splendeur.] » Aucun dieu ne veillerait, les mânes des anciens ne nous seraient d’aucun secours. La fin du monde, en avançant ? « La naissance, le soleil, la forme des corps, la société civile, l’air, la mort, conclut Publius, ne nous indiquent rien. » La dévastation et l’attente...

Pascal Quignard, Les tablettes de buis d’Apronenia Avitia, éditions Gallimard, Collection « L’Imaginaire »

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