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Blog littéraire.


Le plaisir, juste le plaisir !

Publié par olivier rachet sur 19 Janvier 2020, 12:27pm

    « Quand on sait vivre, peut-on différer de vivre ? », se demande non sans malice Martial, dans ses versiculi, plus connus sous le nom d’Épigrammes ? Écrits au Ier siècle de notre ère, essentiellement sous le règne de Domitien que Tertullien définissait comme « un demi- Néron de la cruauté », ces textes vifs et acerbes, épigrammatiques donc, souvent lascifs, témoignent d’un esprit du temps dépourvu en grande partie d’une visée moralisatrice. Nous sommes à mille lieues des maximes ou autres caractères, tant il s’agit avant tout de piéger ce que Jean-Luc Hennig définit justement comme une véritable « religion du spectacle». Déjà! Des combats de gladiateurs aux plaidoiries judiciaires, tout, à Rome, est alors spectacle et l’art rhétorique – qui est un art de l’emphase spectaculaire et de l’éloquence faite représentation dont nous continuons, pour notre plus grand malheur, d’hériter – n’est là que pour légitimer un art de la représentation qui dénature le pouvoir impérial lui-même. Que fait alors Martial, cet homme originaire d’Espagne qui vécut une grande partie de sa vie à Rome ? À l’image du Neveu de Rameau duquel le rapproche Hennig, il déambule de portiques en portiques, laissant vagabonder ses pensées telles de magnifiques catins. Du Club des poètes aux théâtres, donnant à voir aussi bien des tragédies que des farces populaires appelées exodia, il consigne non seulement des choses vues ou entendues, mais le plus souvent cachées ou privées ; quoique l’espace public était aussi le théâtre de tous les vices et de toutes les cruautés. Hennig rapproche ces épigrammes des incidents auxquels Barthes a donné le titre de l’un de ses derniers ouvrages : « Des fusées, des larmes, des vacheries, des affections, des passions immédiates, des désirs changeants, des contre-attaques : tous les micro-évènements qui expriment le désir et ses aléas, toutes les intensités d’une vie en mineur. » La rhétorique de l’épigramme est celle du paradoxe : « Démystification d’un personnage ou dévoilement d’un vice, la pointe est la levée du paradoxe, la résolution de l’énigme. Entre voir (videre) et paraître (videri), Rome se déshabille. » Et qu’y a-t-il alors à voir si ce n’est le sexe dont Hennig précise qu’il est, pour Martial, un œil ? Le sexe dans toute sa crudité est bien la préoccupation essentielle des Romains, comme elle le fut des Grecs, et aujourd’hui de nous tous. « T’imagines- tu peut-être que Mégara n’avait pas de fesses ? », écrit par exemple l’auteur à l’un de ses interlocuteurs. La figure du puer est ici centrale : ce jeune homme nubile, le plus souvent un esclave en provenance d’Égypte ou d’Asie mineure, sert – ô scandale ! – au plaisir du maître. Les esclaves se monnayent et il n’est pas à Rome un homme ou une femme qui ne songe d’abord à assouvir ses désirs. « Le plaisir, juste le plaisir ! », semble clamer chacun. C’est sous le règne de Domitien que fut plongé dans une cuve d’huile bouillante et exilé à Patmos Jean l’Évangéliste. Les martyrs chrétiens auront par la suite toute la vie devant soi pour en finir avec ce déchaînement des vices dont s’accommodèrent nos ancêtres grecs et romains, sans parler de toutes les civilisations qui n’eurent de cesse de chercher à circonscrire la débauche dont on a toujours su qu’elle était inévitable. Jadis, il fut un temps où l’on aimait les orgies. On voue aujourd’hui aux gémonies les nostalgiques de ces fêtes si admirablement nommées Saturnalia ou Floralia, en hommage à Flore dont Hennig nous rappelle qu’elle était « la déesse des fleurs et des putains. » Martial, lui, en pinçait pour Bacchus qu’il appelait toujours Liber, « traduisant le grec Lyaeos, celui qui délie, qui libère des soucis. » Le plaisir, juste le plaisir !

Jean-Luc Hennig, Martial, éditions Fayard

Le plaisir, juste le plaisir !
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