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Blog littéraire.


Vertige de la mélancolie

Publié par olivier rachet sur 6 Janvier 2020, 20:41pm

   La Terre tourne sur elle-même, et nous tentons par l’écriture de stopper cette rotation. L’impermanence est reine, et nous rêvons malgré tout de préserver les traces de ce qui nous a fui, irréversiblement. Face à ces contradictions, le fragment seul, que Lambert Schlechter désigne par le terme de proseries, serait à même non de sauver quoi que ce fût du désastre, mais de « thématiser », comme il l’écrit non sans humour, une raison d’écrire. Pensées quotidiennes, souvenirs ou « remembrances », réflexions gratuites, notations sensorielles et sexuelles : l’auteur fait ici feu de tout bois, en 2 fois 99 proseries, avec la rigueur d'un horloger, c'est-à-dire d'un petit dieu créateur de formes. Neuvième volume d’un projet intitulé Le Murmure du monde, le recueil de poèmes Je n’irai plus jamais à Feodossia trouve sa raison d’être dans une tentative désespérée et joyeuse de court-circuiter l’infini. Cet infini qui chez Schlechter prend tout d’abord la forme de l’infiniment petit : mites, mouches, chenilles, punaises ou blattes sont accueillies au sein d’une prose qui prête attention au moindre petit atome. Le poète, s’il n’est plus vraiment comme l’écrivait Ponge le porte-parole du monde muet, sa seule patrie ; le poète témoigne de cet univers inconnu et négligé par d’aucuns : « [...] il y avait, on le sait, de magnifiques papillons à Babylone, à Bagdad, à Nippur, à Uruk, et jusqu’à Alep, il est avéré aussi que la plupart de ces papillons ont disparu à jamais, massacrés par Dieu, lors du déluge ». Les fleurs aussi ont ici droit de cité, dans des petits concerts de sens ou fugues rappelant l’art du haïku. Parfois on surprendra le poète en train de scruter la Voie lactée, mais cet infiniment grand n’a guère ses faveurs. Il lui préfère de loin cet « infiniment moyen » lui permettant de passer inaperçu. Contempler le monde et se souvenir de ses plus infimes jouissances, que voulez-vous, c’est aussi un art de vivre, une forme de sagesse où la folâtrerie côtoie une certaine mélancolie : « [...] éviter autant la tonitruance que l’amenuisement vers le bas, demeurer dans la vague zone de l’infiniment moyen, passer inaperçu, ne pas se faire remarquer, et surtout pas par la comtesse. » Tout un programme.

   Mais à l’âge où les cheveux blanchissent et les amis disparaissent, le sentiment de l’achèvement est souvent le plus fort. Sans cette mélancolie, quel souvenir garderait-on des amours perdus et décomposés : « la femme que j’ai le plus aimée, écrit ainsi Schlechter, avait des yeux d’or, puis ses yeux d’or, un jour, m’ont jeté un sort, et là où j’habite c’est désormais une évanescence fantasmée par un peintre danois en 1900.» On songe souvent à l’esthétique du fragment chère aux traités de Quignard auquel le poète rend hommage, mais aussi aux paysages intérieurs et enneigés de Robert Walser dont il analyse brillamment l’art de la digression : « Walser aussi, je le reconstate à chaque lecture ou relecture, quand il écrit, n’écrit que par digressions, tous ses thèmes & sujets sont amenés par une sorte d’inadvertance, il oublie soudain de quoi il était en train de parler, et parfois au milieu d’une phrase il bifurque vers autre chose [...] ». On ne s’étonnera pas non plus que surgissent les noms de Tchekhov et Tolstoï, autres auteurs ayant construit leur univers autour de la menace que fait peser toujours la disparition. Disparition de soi, des êtres chers et au final, d’un monde à part entière. Mais par inadvertance surgissent toujours dans ces proseries, dont on apprécie autant la langueur mélancolique que la jubilation sensorielle, de véritables épiphanies sexuelles qui donnent tout son suc à cette poésie : « [...] et c’est le temps des anémones, si féérique, si mélancolisant, si mortifère, ce suave goût de métal dans la bouche pendant que je léchais son minou quand elle avait ses coquelicots, et ce joli tout petit grain de beauté à la naissance des seins, je ne sais plus si c’était le sein gauche ou le sein droit ». La messe est dite, et les seuls « biographèmes » que revendique, après Barthes, l’auteur resteront pour l’éternité ces « lancinantes souvenances d’anciennes lascivités ». Ite missa est.

Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries, Le Murmure du monde / 9, éditions Tinbad.

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