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Blog littéraire.


En finir avec l'imaginaire colonial ?

Publié par olivier rachet sur 26 Février 2020, 09:38am

    N’appartenant ni au champ des études postcoloniales, ni à celui de la critique littéraire à proprement parler, l’ouvrage K comme Kolonie de Marie-José Mondzain s’autorise d’une relecture de la nouvelle de Kafka rédigée en 1914 et publiée en 1919, La Colonie pénitentiaire, pour nous inciter à « décoloniser » nos imaginaires. Avec ce récit – que d’aucuns traducteurs choisissent souvent d’intituler À la Colonie disciplinaire, arguant du fait que la plupart des protagonistes sont des militaires et où le tortionnaire s’exprime étrangement en français – l’auteur de L’Amérique forge, selon l’auteure, le paradigme toujours fécond d’un système colonialiste, apparu avec la traite négrière, ayant atteint son apogée avec le nazisme et continuant de marquer aussi bien les corps que les psychismes, comme la machine inventée par Kafka s’inscrit directement dans la chair du bagnard condamné : « Le modèle colonial n’a pourtant rien perdu de sa puissance, ne serait-ce que parce qu’il est inhérent à l’impérialisme capitaliste », explique l’auteure ne faisant pas dans la nuance. « La colonisation des territoires africains, ajoute-t-elle, a été le laboratoire effectif de la machine industrielle du nazisme. » Affirmation péremptoire non dénuée, selon nous, d’intérêt mais reposant sur un raccourci contestable et négligeant la spécificité justement « industrielle » de la Shoah. L’intérêt de cette philosophe spécialiste de l’image, auteur d’un essai de référence publié en 1996 Image, icône, économie : les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, pour l’univers kafkaïen étonne d’autant moins qu’il s’agit ici d’analyser la portée philosophique et politique d’une parabole. Une enfance et une adolescence passées, d’autre part, en Algérie l’ont rendue sensible aux questions complexes du colonialisme et des études qui l’accompagnent.

    Préférant parler de colonialité pour évoquer cette « extension des stratégies de domination dans tous les territoires qui continuent de subir le racisme et les servitudes imposés par l’hégémonie occidentale, universaliste, blanche et chrétienne » – le mâle blanc hétérosexuel devant aujourd’hui l’incarnation du diable lui-même, tentation à laquelle cède là encore sans nuance Mondzain – l’auteure montre que cette idéologie se perpétue dans une « démonologie raciste » ancrée dans un imaginaire chrétien se nourrissant de tous les antagonismes entre l’ombre et la lumière, le noir ou le blanc dont témoigne la réflexion de James Baldwin abondamment cité, notamment à travers les analyses qui furent les siennes dans l’ouvrage Le Diable trouve à faire consacré au cinéma américain. Hollywood, ayant été, selon les mots de Mondzain, et restant peut-être encore « une colossale machinerie où le racisme d’État produit des fictions qui construisent l’imaginaire collectif. » Pour revenir à l’Hexagone, la récente exposition du musée d’Orsay consacrée au modèle noir, Le modèle noir de Matisse à Géricault, constitue aux yeux de l’essayiste une première rupture du regard européo-centré qui peut être le nôtre; le « modèle noir [devenant] une provocation égalitaire. » Exposition qui n’était pas sans faire offense, selon nous, à une histoire de l’art des modernités balayée, pour des raisons purement idéologiques, d’un simple revers de la main. Peut-on raisonnablement ne plus voir la nudité d’Olympia sous prétexte que sa servante serait « noire » ? Mais à la suite de l’essayiste Pascale Casanova ayant en 2011 consacré dans la Collection Fiction & Cie du Seuil un ouvrage de référence à Kafka, Kafka en colère, Marie-José Mondzain reconnaît surtout à l’auteur du Procès d’avoir déplacé la question de la judéité sur le terrain colonial, dans un double mouvement de refus d’assimilation à la culture germanique et d’intérêt pour la culture yiddish, et ce dans un tiraillement linguistique permanent dont Deleuze et Guattari se sont aussi en leur temps préoccupés.

   Pour en finir avec ce règne des inégalités et des injustices relayé par nos imaginaires mêmes, Mondzain se fait plus convaincante lorsqu’elle défend avec Édouard Glissant une «conception archipélique » du monde « ni insulaire, ni continentale » où il s’agirait de « faire monde dans l’expérience de la disjonction et de la relation entre les éléments disjoints ». Convoquant in fine la figure de Jacques Rancière, Marie-José Mondzain en appelle à « créer l’espace sensible où se rencontrent celles et ceux qui sont en conflit. » Espace qu’elle définit en parlant de « zone », c’est-à-dire d’un lieu « dont l’indétermination offre le champ imaginaire de tous les possibles. » Un vœu pieu à l’heure où les revendications identitaires se crispent toujours plus ou une invitation salutaire à accomplir un saut qualitatif dans cette indétermination qu’offre toujours la fiction ? Au lecteur d’en juger et d’accomplir ou non ce «bond hors du rang des meurtriers » dont parlait Kafka dans son journal, en date du 27 janvier 1922. Bond qui n’est pas sans rappeler le marronnage d’anciens esclaves fuyant, à l’époque coloniale, les terres de leurs maîtres ; autant de désertions qui étaient alors passibles de mort et dont on retrouve la nature vagabonde dans la forme délibérément fragmentaire de l’ouvrage de Marie-José Mondzain, procédant comme chez Montaigne « à sauts et à gambades » et offrant une déambulation sensible dans l’œuvre même de Kafka. Une liberté de composition qui est la condition sine qua non de tout affranchissement convoquant notamment dans un chapitre intitulé « L’art de la fugue », le souvenir d’escapades adolescentes dans les ruelles de la Casbah d’Alger : « Fuir, y confesse l’auteure, et n’être plus repérable dans le dédale de la Casbah fut un bonheur de tous les sens. » Bonheur que seule l’écriture est sans doute à même de retrouver. L’enfance de l’art.

Marie-José Mondzain, K comme Kolonie, Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, éditions La Fabrique

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