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Suivre la nature

Publié par olivier rachet sur 27 Février 2020, 22:42pm

    « Le passé m’indiffère, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir. » Superbe profession de foi de l’héroïne de Sade, Juliette. Les Prospérités du Vice. Les Infortunes de la Vertu. Quand il voyage en Italie, dans les années 1775, devançant de quelques années l’auteur de Promenades dans Rome et de Rome, Naples et Florence, le marquis de Sade fuit certes la France où il est poursuivi dans différentes affaires de mœurs, mais il part surtout à la rencontre d’une contrée qui va littéralement électriser son imagination. On découvre dans ce Voyage d’Italie, dont l’édition de morceaux choisis a été élaborée par Michel Delon, des notations diverses concernant les mœurs, l’architecture, le pouvoir corrompu de la papauté, mais surtout la peinture. Alexandre VI Borgia n’a rien à envier aux pires héros des romans sadiens : « Borgia, espagnol de Valence, pape sous le nom d’Alexandre VI, fut sans contredit le plus impudique et le plus incestueux de tous les pontifes qui s’assirent sur la chaire de saint Pierre. » Quant au pape Sixte IV, il est permis de penser qu’il autorisa « le goût naturel qu’éprouvent les Italiens pour la sodomie. »

    La nature, nous y voilà! Telle est la clef permettant de comprendre les fondements de cette philosophie dans le boudoir que Sade appelait de ses vœux, mêlant la théorie et la pratique ; ou plus exactement, élaborant une théorie pratique où, comme l’exprimera plus tard le personnage de Juliette, l’on ne juge que par ses sensations. À quoi bon dès lors craindre l’avenir puisque seul le présent nous occupe ? Et ce sont notamment les œuvres d’art de la Renaissance italienne qui ont toutes les faveurs d’un écrivain qui ne démérite nullement en critique d’art et dont les goûts sont assurés, et d’une certaine façon sanctifiés par la postérité. La nature ne trompe pas. Au Musée des Offices, une Vénus du Titien, «que l’on appelle sa maîtresse » s’offre au regard amoureux de Sade : « Elle est étendue toute nue sur un matelas blanc ; d’une main, elle éparpille des roses ; de l’autre, elle couvre celle que lui donna la nature. » Ponctuation parfaite rythmant langoureusement la phrase. Le sexe se fait aussi avec le regard et la voix. Le sexe est prosodique ou n’est alors que pornographie.

    Sade est aux antipodes des pornographes ; il érotise la langue comme le Bernin érotise la pierre. Le pornographe n’a aucun jugement, l’auteur érotique sait faire preuve d’esprit critique. En témoigne cette notation relative à Sainte Louise Albertoni du Bernin : « Elle est dans l’angoisse de la mort, couchée sur un beau matelas de marbre blanc, enveloppée dans une simarre dont j’ai trouvé la draperie dure. L’expression du visage est celle de l’anéantissement même. Pourquoi l’artiste n’a-t-il pas, dans tout le reste, suivi aussi exactement la nature ? » Ne suivez plus la nature, et c’est le maniérisme qui vous guette. Sade a tout vu. Il craint peu l’avenir car il sait combien les trouées vertigineuses produites par les uns finissent toujours par être masquées par le maniérisme des autres. Le maniérisme ? L’art de suivre ses prédécesseurs, en pensant les égaler et en oubliant la nature : « Alors, l’art paraît et l’on cesse d’être vrai pour devenir plus agréable. Tel est l’écueil du jour, celui qu’évitent rarement les jeunes artistes et qui, sous le nom fatal d’élégance, seule vertu à laquelle on vise aujourd’hui, anéantira bientôt tous les arts. » Visionnaire Sade ? Que ce « nom fatal d’élégance » me plaît et semble s’appliquer si bien aux maniéristes de l’art contemporain. Ils sont légion, ceux qui lorgnent en direction du public ou de leurs rivaux, en omettant de se plonger à l’intérieur d’eux-mêmes.

    Sade ébranle même nos conceptions de l’art et semble annoncer Nietzsche définissant l’idéalisme comme « l’insincérité faite instinct ». Refoulement de la nature sous toutes ses formes. Et puis Rome, Naples convoquent aussi la plus électrisante des violences. Martyrs chrétiens, satyres en embuscade, empereurs sanguinaires, papes incestueux. N’en jetez plus! Rome est le plus électrisant objet de nos ressentiments. Tenez, prenez l’église Saint Agnès à Rome, piazza Navona – Sant’Agnese in Agone–, là se trouvaient jadis des lupanars et autres lieux de débauche. L’imagination de notre divin marquis s’enflamme : « Toute l’église, écrit-il fiévreux, est sur cet ancien lieu profane. Ce fut là que la jeune Agnès fut envoyée par le préfet de Rome pour y être violée. Ces jeunes vierges chrétiennes faisaient un tel état de la pudeur, et le dérèglement des mœurs était à un si haut point chez ces peuples, qu’il semblait que leur téméraire volupté s’accrût du barbare plaisir d’arracher à ces jeunes victimes ce qu’elles estimaient de plus précieux. » Saint Donatien, branlez-vous encore pour nous, pauvres vertueux que nous sommes !

Sade, Voyage d’Italie, éditions Flammarion

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