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Blog littéraire.


Voir sa pensée

Publié par olivier rachet sur 21 Février 2020, 10:55am

   Et si dans son dernier ouvrage Une machine à voir, Bernard Noël clarifiait enfin l’une des intuitions les plus fortes du surréalisme. On se souvient que Breton définissait ce terme inventé par Apollinaire en parlant d’un automatisme psychique pur par lequel on se proposait d’exprimer, soit par écrit, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Bernard Noël s’intéresse exclusivement à cette « autre manière » de penser qui repose essentiellement sur la vue ou plus exactement la vision. Ce dont les peintres et les cinéastes surréalistes ont eu le plus souvent idée, sans que cela n’ait aucunement bousculé le langage poétique de Breton, mais aussi celui de la plupart des poètes surréalistes – à l’exception d’Artaud qui fit très vite sécession et pour cause ! – engoncé dans un formol dix-neuviémiste dont la pesanteur nous aura souvent ennuyé. « L’écriture a rendu la pensée invisible, prononce le personnage de Thomas Toujours dans le récit de Noël, alors qu’originellement la pensée ressemblait à la vue. Depuis, c’est l’exil, et la séparation, et le dieu sombre, car le monde a été retourné vers l’intérieur. J’ai remis la pensée au jour. La blessure va se fermer... » 

   Une machine à voir se présente sous la forme d’une fiction mettant en scène deux personnages : l’inventeur Thomas Toujours se targuant d’avoir mis au point une « machine organique » et non plus seulement mécanique, littéralement visionnaire. Celle-ci permettant non seulement de traquer les images mentales à l’origine même de notre pensée – ce dont Breton avait l’intuition géniale, après Freud, en assimilant l’inconscient à ce « fonctionnement réel de la pensée » – mais de remettre en ordre (de marche ?) nos perceptions mêmes. Le constat est sans appel : nous n’avons jamais été aussi éloignés de nos visions intérieures que depuis que se produisent chaque seconde, de façon exponentielle, des images en déphasage complet avec quelque forme d’intériorité que ce soit. Aucune conclusion logique ne semble avoir été tirée d’inventions révolutionnaires telles que le cinématographe ou la photographie dont l’auteur écrit « qu’elle a pour la première fois rompu le circuit de l’expérience intérieure en extériorisant la saisie de l’image.» Le second personnage se prénommant Antoine Il, lequel adresse des lettres à un destinataire ayant le même prénom que l’auteur, se voit convier par l’inventeur à découvrir les deux machines qu’il a mises au point. «Et vous comprenez maintenant ce qu’annonce ma machine, lui explique-t-il d’ailleurs, ce qu’elle invente : un monde où le mental et le réel seront la même chose de telle sorte que nous retrouverons dans leur identité l’immanence perdue. [...] Désormais, plus de récits, rien que cette vitesse. »

   S’agit-il de réalité augmentée, virtuelle ? D’intelligence artificielle ? Pas vraiment, puisque cette étrange « machine à voir » est aux antipodes de nos tablettes et autres écrans d’ordinateur ne réussissant bien souvent que le prodige de redoubler le piège de la représentation mimétique. La croyance au reflet, c’est-à-dire aussi bien à Narcisse qu’à la représentation, continue de caractériser une époque n’ayant pas encore trouvé les clés pour dépasser le stade réconfortant du miroir qui s’enorgueillit d’assimiler la pensée à une banale ressemblance ou similitude : « L’ordinateur peut beaucoup plus, vous avez raison, explique l’inventeur, mais il manque aussi bien d’imagination que d’apparence. C’est un permutateur surdoué, et c’est un introverti parfaitement bloqué : on l’a mis en boîte une fois pour toutes. » Aux adeptes de la pathologique fascination pour la représentation de soi, on conseillera tout autant de se détourner de son reflet que d’apprendre à renouer avec le caractère infiniment inatteignable de ses images mentales : « Si notre reflet nous tournait le dos, ce reflet infidèle détruirait l’image que nous avons de nous- même, et il ne nous resterait plus qu’à nous casser la figure sur le miroir. [...] Qui devant son propre portrait, oserait se dire : voilà comment je me suis écrasé, et en voici les restes. » Ce regard que cette superbe fiction nous invite à rechercher passe tout d’abord par l’oubli de soi-même et par la découverte, offerte par une seconde machine qu’on incite le lecteur à découvrir par lui-même, que « l’air est un regard » où l’on se voit entrer... Que le monde soit un regard que nous ne voyons pas –alors même que les religions révélées sont de façon ignare caricaturées – n’est pas le moindre des paradoxes dont le mystère reste à retrouver.

Bernard Noël, Une machine à voir, éditions Fata Morgana

@crédit photo Mustapha Azeroual, Série "Monade", courtesy de l'artiste et de la 47 Galerie Dar El Bacha

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