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Blog littéraire.


Adieu Shakespeare

Publié par olivier rachet sur 8 Mars 2020, 07:58am

   La question vous taraude. Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? C’est la rengaine du jour, la quadrature du cercle. Et patati et patata. Posons une bonne fois pour toutes qu’il n’est pas d’artiste, mais des hommes ou des femmes qui créent, le plus souvent avec les moyens du bord. La seule question qui vaille serait plutôt de savoir quel est cet homme que l’on appelle, par exemple, Shakespeare puisqu’il s’agit de lui, aujourd’hui. Un génie ? Un parvenu ? Un acteur-impresario du Globe quelque peu illettré ? Ou comme s’emploie à le démontrer brillamment le philosophe canadien Lamberto Tassinari, un homme de génie, d’une érudition rare. Il suffit de confronter le testament du comédien Shakespeare avec celui d’un certain John Florio dont l’auteur prétend qu’il s’agit du véritable auteur des pièces écrites par un dramaturge dont le nom importe peut-être moins que les textes produits, pour s’en convaincre. Ce qu’on appelle Shakespeare, ou désormais John Florio: une immense machinerie verbale d’une inventivité inégalée dont la genèse est à chercher du côté de la Renaissance italienne. John Florio donc : un lexicographe érudit, né en Italie, ayant publié en 1598 le premier dictionnaire italien-anglais dont le titre est shakespearien en diable, A worlde of words. Words, words, words ; my Lord. Son père était poète et pasteur, fils de parents marranes. John fut le secrétaire particulier de la reine d’Anne, ainsi que son professeur d’italien. Une idée de la prose poétique du bonhomme ? Attachez vos ceintures :

[...] a good word is a deaw from heaven to earth : it is a precious balme, that has sweetenesse in the boxe, whence it comes, sweetenesse and virtue in the bodie, whereto it comes : it is a golden chaine, that linkes the tongs, and eares, and harts of writers and readers, each to other.”

En français s’il vous plait : « [...] Un bon mot est une rosée venue du Ciel : c’est un baume précieux qui a de la douceur dans son coffret, d’où il vient, douceur et vertu dans le corps, où il va : c’est une chaîne d’or qui lie les langues, les oreilles et les cœurs des écrivains et des lecteurs entre eux. » John Florio traduisit en anglais les Essais de Montaigne et Le Décaméron de Boccace. Il fut l’ami intime de Giordano Bruno. Le scepticisme de l’un hante ce que l’on a coutume de désigner par le terme de baroque ; l’héliocentrisme de l’autre est à l’origine du vertige qui traverse la plupart des pièces historiques, des comédies ou des tragédies de notre auteur. Rappelons au passage que la moitié des pièces écrites ont pour cadre l’Italie, de Roméo et Juliette aux Deux Gentilhommes de Vérone, en passant par Othello : « Shylock et Othello, écrit Tassinari, seront les formes adultes, complètes, du psychodrame de l’écrivain ‘italien anglicisé’ caché sous le nom de Shakespeare, bien placé dans la société élisabéthaine mais toujours menacé par une marginalité ontologique, celle de l’étranger, de l’exilé, du Juif. Ensuite, je le répète, un Hamlet moderne devait être copernicien et, bien sûr, copernicien à la manière brunienne : perdu dans l’infini, incertain, périphérique. » Rares sont les metteurs en scène à l’avoir perçu, à part peut-être Ostermeier dans ses meilleurs moments. « Il n’y a ni fin du monde ni jugement dernier, ajoute l’auteur ; l’Apocalypse est un évènement interne, intellectuel, spirituel. Il n’y a ni récompense ni damnation, le monde est en transformation et les choses retournent en métamorphose continuelle dans un système d’univers infinis. L’homme fini fait partie de l’infini. Si cela est la pensée de Hamlet, alors essentiellement elle est née de celle de Bruno. »

   Cet essai brillant ouvre plus de pistes de recherche qu’il ne tente de déconstruire un mythe ou une légende. Que Shakespeare n’ait été qu’un nom d’emprunt pour un humaniste européen, étranger, d’origine juive, n’a rien d’étonnant. L’ouvrage accumule les preuves, notamment linguistiques. Mais il emporte surtout l’adhésion dans l’évocation qui est la sienne de la dernière pièce connue du dramaturge, abordant comme 14 des 38 pièces écrites, la thématique du bannissement : La Tempête. C’est alors le roi Lear, Coriolan, Roméo et Juliette ; Prospero, Miranda qui nous reviennent à l’esprit. « La Tempête, conclut Tassinari, est, littéralement, l’apocalypse de l’identité.» Une allégorie de l’exil intérieur qui voit un homme accoster sur les rivages d’une entreprise littéraire qui décidément n’a pas d’égale sur cette Terre. Ceux qui vont mourir te saluent, John Florio, alias Shakespeare !

Lamberto Tassinari, John Florio alias Shakespeare, éditions Le Bord de l’eau.

@crédit photo Arno Declair, captation "Richard III", Thomas Ostermeier

@crédit photo Arno Declair, captation "Richard III", Thomas Ostermeier

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