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Blog littéraire.


Compter les morts

Publié par olivier rachet sur 26 Mars 2020, 14:56pm

    Il est des héros de roman qui intriguent. Qui ne se souvient du personnage de la nouvelle éponyme de Melville, Bartleby, et de son célèbre « I would prefer not to » ? Le héros du roman de Gogol Les Âmes mortes, Pavel Ivanovitch Tchitchikof aurait pu répondre à tous les propriétaires terriens s’étonnant de son projet de leur racheter les âmes défuntes de leurs propres serfs : « I would prefer to ». Je préfèrerais, mais quoi ? Vous alléger des impôts que vous auriez continué de payer ? Spéculer ? Racheter l’honneur de ceux qui se sont tués à la tâche ? Projet diabolique ou messianique ; on ne sait, tant les intentions du protagoniste oscillent en permanence entre absurdité et cupidité, souci de soi et souci de l’autre. « Ce qui peut me sauver, confie d’ailleurs le héros, est l’invraisemblance, l’absurdité de la chose en elle-même... personne n’y croira ! ... Certes, on ne peut ni acheter, ni hypothéquer les paysans sans terre... Mais j’achète les hommes pour coloniser, coloniser ! » Dans une seconde partie inachevée du roman, placée en apparence seulement sous le signe de la rédemption, Tchichikof laisserait-il percer son vrai visage ? « Recevoir de l’argent pour ces âmes mortes et... acheter une propriété !... Il se voyait déjà à la tête d’un domaine, l’administrait, selon les conseils de Konstanjoglo... intelligemment, prudemment, sans rien innover... » Le narrateur lui-même brouille les pistes, dans des décrochages énonciatifs disant le caractère indécidable de chacune de nos intentions. Et ce n’est pas l’accumulation de ces points de suspension, qui seront chers à Céline, qui nous démentiront... !

    À lire ce récit aujourd’hui, à l’heure où l’on vit quotidiennement sous l’emprise d’une comptabilité des plus froides du nombre de morts, on mesure surtout qu’il s’agit pour Gogol de lutter peut-être contre cette obsession comptable qui est devenue la nôtre. Car notre héros demande des comptes aux propriétaires qu’il rencontre ; non en termes de comptabilité, mais dans un souci de connaître et de s’informer :

«– Personne n’a compté les morts, rétorque un intendant au protagoniste.

– Eh bien ! compte-les commanda Tchitchikof, et fais-moi la liste de tous leurs noms.

–  À vos ordres, répondit l’intendant. Et il sortit.

–  Pourquoi avez-vous besoin de ce chiffre ? demanda Manilof (...)

– Je veux posséder les morts... qui d’après le dernier recensement sont encore considérés comme vivants, dit Pavel Ivanovitch. »

    Considérer les morts comme des vivants, en allant au-delà d’une comptabilité macabre, ne serait-ce pas perpétuer l’art même du roman ? Esquisser des histoires singulières, des parcours inédits. Entreprendre ce que Volodine a pris l’habitude depuis d’appeler des narrats ; ces textes narratifs post-exotiques permettant de survivre après le chaos. « Maxime Téliatnikof, cordonnier. Oh, s’exclame notre héros, cordonnier ! gris comme un bottier... je te connais, mon cher... si tu veux, je raconterai toute ton histoire... ». On peut choisir de faire défiler sur ses tablettes les actualités d’un monde devenu virtuellement de plus en plus viral ; on peut aussi se glisser dans ces interstices offerts par le mystère toujours vivace de ces points de suspension auxquels nous ressemblons tous ; chers petits atomes...

Gogol, Les Âmes mortes, éditions GF Flammarion

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