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Blog littéraire.


La littérature comme un étron

Publié par olivier rachet sur 14 Mars 2020, 11:20am

   Rater sa vie. Tel devrait être le point de départ de toute littérature digne de ce nom. En finir avec l’idée de quête, d’arrivisme, de carrière. Reprendre tout au commencement, comme s’y évertuait déjà Beckett auquel le titre du dernier livre de Christophe Esnault :Ville ou jouir et autres textes navrants peut faire penser. Au commencement était donc le suicide, et son ratage. Qu’il s’agisse avec le premier narrateur de narrer les circonstances de cette foirade : « Rater son suicide est sans doute l’un des trucs les plus foireux imaginables. J’ai honte. » Ou qu’il s’agisse avec la narratrice de « Les Mots d’Antonin » de revenir sur le suicide de son amie Anne, adepte de la poésie sonore. Rater son suicide ou comment avoir échoué dans sa tentative de se sauver de l’enfer. L’enfer de l’altérité, certes, mais surtout celui de ce que Houellebecq appelait déjà « extension du domaine de la lutte ». Lutte avec les désirs inassouvis de nos frères et sœurs en pulsion, lutte avec la petitesse qui finit par se découvrir en chacun. En monde libéral, « les gens sont surnuméraires en général ». Un poème suffit à le prouver ; la plus inoffensive des épidémies suffirait à nous le rappeler. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient touchés par l’afflux ininterrompu de ritournelles informatives réussissant le prodige de broyer les petites parcelles de rationalité qui nous restaient : « Y aura-t-il quelqu’un / Y aura-t-il quelqu’une / Pour s’apercevoir / De votre disparition / Pour s’en soucier / Ou pour jouir sans tarder / Avec votre remplaçant(e) ».

   Désespérant ? Au contraire. Esnault milite plutôt pour une « misanthropie positive », à mille lieues de notre humanitarisme hypocrite et de notre aveuglement empathique. L’empathie est bien ce mensonge que l’on se raconte à soi-même dans l’espoir que l’amour nous tombe dessus, comme un pigeon qui s’oublie: «Qu’est-ce qu’il peut être merveilleux / De penser à tous ces gens / Qu’on a la chance / De ne pas connaître ». Pas de salut ? Avouez que le corps commence à trembler. Des spasmes incontrôlables désespèrent votre rythme cardiaque. Maux de tête, maux de ventre, miasmes morbides. Allez, voici la bonne nouvelle : la littérature et l’art vous offrent la possibilité de broyer du noir. Mais aussi du bleu avec Jean Rustin dont une narratrice apprend la disparition, au détour d’une consultation médicale. Du noir et du blanc en compagnie d’une performance de Marina Abramović au MoMa de New York : « Être face à une survivante, une femme qui s’est brûlée à l’art et à la passion amoureuse. » Que la plus petite parcelle de jouissance ne soit qu’un arrachement, plus ou moins douloureux, au néant est une vérité qu’il serait de bon ton de retrouver, en ces temps dérisoires de grande détresse. « Une philosophie s’appuie sur des actes », toujours. À vous de jouer, rien ne va plus !

Christophe Esnault, Ville ou jouir et autres textes navrants, éditions Louise Bottu

crédit photo : Jean Rustin, "Couple d'amies"

crédit photo : Jean Rustin, "Couple d'amies"

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