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Blog littéraire.


La Terre comme horizon

Publié par olivier rachet sur 5 Mars 2020, 15:04pm

    Quand il n’est pas au service d’un pouvoir, l’artiste est un supplicié. Il vit dans sa chair et son cœur les supplices que les hommes endurent ; les hommes, c’est-à-dire les femelles et les mâles. « L’acte poétique, écrit Pierre Guyotat, dans un entretien accordé en 1987 à Jacques Henric, est un acte d’audace, un acte qui met en œuvre le cœur, c’est-à-dire l’organe qui distribue le sang. » De cette conscience douloureuse du monde, mais aussi de ses lectures, notamment de l’Ancien et du Nouveau Testament, l’auteur donne naissance à un univers peuplé de ce qu’il nomme ses « figures », prostitutionnelles pour la plupart. Non des prostitués, mais des « putains » asservis aux lois mécaniques de la nature et du social dans leur acharnement à broyer l’humain. Humains par hasard, écrit ainsi le poète, moins hanté par le devenir-animal de l’homme que par l’oubli de sa condition animale, c’est-à-dire bestiale. « Je suis une sorte d’innocent, écrit-il dans un entretien accordé à Alexandra Tuttle et J.G Strand. Je suis un corps à travers lequel passent les mots. » Peu importe au final la distinction qu’il établissait lui-même entre les « textes en langue » et les « textes en langue normative » ; la matière reste peu ou prou la même. Elle est déchet, déjection, mais aussi loi, étant et supplice. L’organique toujours en ligne de mire ; « la Terre comme ‘horizon’ aux scènes historiques, anciennes et modernes, où l’un ou l’autre de mes ‘Je’ se meut, écrit l’auteur dans un entretien avec Michel Surya. On y retrouvera aussi le mouvement fondamental de cette vie onirique, ajoute-t-il : l’exode, la marche forcée vers des lieux impossibles à atteindre parce que géographiquement impensables.» Ces lieux impensables, irreprésentables sont autant de scènes ou d’arrière- fonds composant, comme dans un tableau du Greco, l’irrépressible bassesse humaine et la non moins insistante tentative d’élévation. Que le corps soit de trop et promis à la disparition – quand il ne s’agit pas de l’exterminer ou d’en taire lâchement le nom comme l’accomplit non sans monstruosité une récente cérémonie de remise de prix à destination des asservis du spectacle – est inséparable de la promesse d’une résurrection toujours possible. Un corps glorieux attend ceux qui à l’instar de Guyotat ont mis tout leur cœur à traverser l’enfer des représentations, mettant le Verbe créateur à contribution. La langue, la voix, la matière corporelle : autant d’efforts pour s’arracher de la possibilité toujours latente du crime. « D’ailleurs, confie l’auteur à Donatien Grau, ce ne sont peut-être que des fêtes galantes que j’ai faites... ». La censure et la bêtise guettent toujours les non-lecteurs en quête, non d’adorations perpétuelles, mais d’une sagesse vertueuse éprise d’égalité et de sentimentalisme. À l’hystérie des coupeuses de tête – autres Méduses dont la vertu seule se voudrait aujourd’hui pétrifiante –, opposons le sexe ouvert à tous les appétits, de Courbet que Jacques Henric mit jadis en couverture d’Adorations perpétuelles : « Qu’est-ce que ce tableau, se demande Guyotat ? En gros, un corps de femme ouvert, mais allongé, de face, sur un drap ou une chemise épaisse ; nu, mais on ne lui voit qu’un sein avec son téton, le ventre avec son nombril, un peu déporté sur la gauche par le mouvement de torsion du corps, une motte avec son con dessous, le rouge de sa fente sous le poil ; mais, au-dessous encore, pris entre les deux départs de cuisse, les deux bourrelets dodus des fesses tassées, avec au centre le pli qui continue le con jusqu’au cul. » Poétique de la précision, rythmique de la prose. « Mais, ouvrez une femme, met en garde Guyotat, vous ouvrirez votre prison. »

Pierre Guyotat, Divers ; Textes, interventions, entretiens 1984-2019, éditions Les Belles Lettres.

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