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Blog littéraire.


Les lettres s'envolent

Publié par olivier rachet sur 31 Mars 2020, 10:10am

    « Il n’y a pas de place ici pour la vérité », commente un personnage anonyme du roman d’André Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, prisonnière dans un camp de concentration nazi. Hasard de lecture, ce roman éblouissant ayant reçu en 1959 le prix Goncourt, à une époque où l’on avait encore le sens de l’Histoire, m’a été prêté fortuitement par un ami. Loin de moi l’idée d’établir quelque comparaison que ce soit entre la situation de confinement que nous connaissons et la rage exterminatrice qui s’est abattue sur le peuple juif. Toute expérience de lecture est bonne à prendre ; ne serait-ce que pour mettre en perspective l’indécence de ceux qui courent après la catastrophe, avides la plupart du temps d’en découdre avec leurs semblables. Au centre de ce roman, une légende : celle des Lamed-waf ou des Justes « que certains talmudistes, écrit l’auteur, font remonter à la source des siècles, aux temps mystérieux du prophète Isaïe. » Justes portant sur eux toute la misère des siècles, prêts à se sacrifier pour que le mal vive. « À l’origine du peuple d’Israël, il y a le sacrifice d’un seul, notre père Abraham, qui offrit son fils à Dieu. » Est-il besoin de rappeler combien toute dimension sacrificielle a déserté depuis nos vies, exilée qu’elle fut par le christianisme dans une représentation symbolique ? Quelques juifs, encore aujourd’hui, quelques musulmans et de rares catholiques savent combien tout passage sur terre constitue un don expiatoire, une souffrance que l’on se doit tout d’abord d’honorer. Paradoxe insoutenable pour les uns, apaisant pour d’autres. Que l’Histoire soit violence, que le feu et le sang rivalisent d’ingéniosité, le protagoniste du roman, Ernie Lévy, le sait mieux que quiconque ; lui qui subit avec sa famille les pogroms, les humiliations et au final, la déportation dans un camp d’extermination. Si comme l’affirme l’incipit, « nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes », comment perpétuer autrement cette lumière qu’en racontant humblement notre passage et en continuant de se révolter contre l’impensable condition humaine ? Le parchemin brûle, mais les lettres continuent de s’envoler pour tous ceux qui ne se résignent pas à voir leurs paroles et leurs idées broyer par les virus de l’instantanéité nous empêchant justement de penser. « Parfois, il est vrai, conclut André Schwarz-Bart, le cœur veut crever de chagrin. Mais souvent aussi, le soir de préférence, je ne puis m’empêcher de penser qu’Ernie Lévy, mort six millions de fois, est encore vivant, quelque part, je ne sais où... Hier, comme je tremblais de désespoir au milieu de la rue, cloué au sol, une goutte de pitié tomba d’en haut sur mon visage ; mais il n’y avait nul souffle dans l’air, aucun nuage dans le ciel...il n’y avait qu’une présence. »

André Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, éditions du Seuil

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