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Blog littéraire.


Tous coupables !

Publié par olivier rachet sur 28 Mars 2020, 22:21pm

   « Platon fut le premier, écrit Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne, à distinguer entre ceux qui savent sans agir et ceux qui agissent sans savoir, alors qu’autrefois l’action se divisait entre l’entreprise et l’achèvement ; le résultat fut que la connaissance de l’action à accomplir et l’exécution devinrent deux choses absolument séparées. » Quel serait donc non seulement le sens et la portée de l’action – et par-là même de la non-action –, mais sa légitimité même ? Pour tenter d’y répondre, la philosophe revient tout d’abord sur la distinction entre vita activa et vita contemplativa ; à l’heure des réseaux asociaux, on se contemple désormais en train de (se) contempler, mais passons... Le monde dit moderne coïncide avec celui de l’avènement du social dans lequel les frontières séparant l’espace public de la sphère privée ont été entièrement remodelées. L’avènement du social est celui de l’individu pour lequel la conscience politique constitue bien souvent un simple prolongement de la sphère privée. De l’extension du domaine de l’intime, en quelque sorte. Si l’on ne transigera pas sur l’apparition de nouveaux droits accordés aux individus, rien n’empêche de s’interroger sur l’avènement d’une économie politique, aux antipodes d’une économie traditionnelle et familiale. Arendt montre que, des siècles durant, la gestion de la cité était distincte des affaires privées : « Dans la pensée grecque, la capacité d’organisation politique n’est pas seulement différente, elle est l’opposé de cette association naturelle centrée autour du foyer (oikia) et de la famille. L’avènement de la cité conférait à l’homme ‘outre sa vie privée une sorte de seconde vie, sa bios politikos ’[...] Ce n’était pas seulement l’avis ou la théorie d’Aristote, c’était un fait historique : la fondation de la cité avait suivi la destruction de tous les groupements reposant sur la parenté ».

   L’époque moderne, qui est encore la nôtre, correspond donc à l’avènement d’une économie politique, c’est-à-dire d’une contradiction tout d’abord dans les termes : « pour les Anciens, rappelle Arendt, le terme même d’‘ économie politique ’ eût été une contradiction dans les termes : tout ce qui était ‘ économique ’, tout ce qui concernait la vie de l’individu et de l’espèce, était par définition non politique, affaire de la famille. » Avec le social apparut, non moins paradoxalement, son refus même. L’individu, dans l’affirmation singulière de ses droits les plus intimes, se définit dans et contre la société. Sans doute est-ce bien Rousseau qui, comme le suggère la philosophe, incarne le mieux ce paradoxe : « Pour Rousseau, écrit-elle, l’intime et le social étaient plutôt, l’un et l’autre, des modes subjectifs de l’existence et dans son cas tout se passait comme si Jean-Jacques se révoltait contre un homme appelé Rousseau. C’est dans cette révolte du cœur que naquirent l’individu moderne et ses perpétuels conflits, son incapacité à vivre dans la société comme à vivre en dehors d’elle, ses humeurs changeantes et le subjectivisme radical de sa vie émotive. » Des rêveries du promeneur solitaire au contrat social, il y a toute la béance qui sépare l’homme privé de l’affirmation citoyenne : « Ce que nous avons appelé l’avènement du social coïncida historiquement avec la transformation en intérêt public de ce qui était autrefois une affaire individuelle concernant la propriété privée. »

   C’est à une double impasse qu’il me semble que nous sommes aujourd’hui confrontés : celle, tout d’abord, de l’accaparement par la sphère publique de nos intérêts privés dont la philosophe rappelle qu’étymologiquement ceux-ci reposent sur l’idée de privation. De quoi la vie citoyenne et médiatique nous prive-t-elle donc ; poser la question est déjà y répondre... Rousseau le savait mieux que quiconque : qui accorde au politique le soin de le représenter se prive par-là même d’une forme absolue de libre-arbitre. La seconde impasse repose sur la revendication tout aussi absolue du droit de chaque corps de disposer de lui-même, sans égard aucun pour ses semblables. Encore le catholicisme, l’islam et le judaïsme avaient-ils le soin du prochain, mais dans la démocratie totale que chacun appelle de ses vœux, le prochain disparaît irrémédiablement au profit du semblable ; hypocrite lecteur ! Je ne sais si nous vivons à l’heure d’une catastrophe sanitaire mondiale – j’ai plutôt tendance à penser avec Guillaume Basquin que le virus, aujourd’hui, c’est le médium (https://lintervalle.blog/2020/03/28/the-virus-is-the- medium-a-propos-dune-pandemie-par-guillaume-basquin-ecrivain- editeur-2/) – ; mais que s’offre à nous désormais le choix entre une éthique désespérément moderne de la conviction et une éthique de la responsabilité, notamment dans l’usage que nous saurions faire désormais des médias et des réseaux sociaux, ne fait aucun doute. « Il ne s’agit donc pas tellement de savoir, écrivait déjà en 1961 Hannah Arendt, si nous sommes les esclaves ou les maîtres de nos machines, mais si les machines servent encore le monde et ses objets ou si au contraire avec le mouvement automatique de leurs processus elles n’ont pas commencé à dominer, voire à détruire le monde et les objets. » À la toute-puissance d’un monde gouverné par les algorithmes, préférons l’avènement d’un autre monde dans lequel l’expérimentation, aussi bien littéraire que scientifique, reprendrait ses droits : « La recherche fondamentale, disait ainsi Werner von Braun que cite la philosophe, c’est quand je fais ce que je ne sais pas ce que je fais. » Ou comment insuffler de nouveau du doute et un principe d’incertitude dans nos croyances les plus chevronnées : « [...] même s’il n’y a pas de vérité, l’homme peut être véridique, même s’il n’y a pas de certitude à laquelle on puisse se fier, l’homme peut être digne de foi. Si le salut existe, il doit être en l’homme, et s’il y a une solution aux questions posées par le doute, elle doit venir du doute. » En un mot, je doute donc je guéris !

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, éditions Calmann Lévy

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