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Blog littéraire.


Une éclaircie

Publié par olivier rachet sur 16 Mars 2020, 10:33am

   On se calme. On médite avec Heidegger. Et vous m’épargnerez les remarques de circonstance concernant l’engagement nazi de ce philosophe. Peut-on séparer l’homme du penseur? La question d’entrée est abyssale. Qu’est-ce que l’homme, justement? Qu’appelle-t-on penser? La philosophie, en dépit de son verbe souvent impressionnant, interroge avant tout. L’Être, le Temps avec leurs terribles majuscules peuvent vous intimider, mais ce ne sont que de simples concepts inoffensifs. Avouez qu’il ne serait peut-être pas inutile de tenter cette aventure de la pensée qu’Heidegger fait remonter au commencement de la métaphysique... Pour le dire simplement, et sans doute fort maladroitement, si la pensée a une histoire, c’est d’abord celle d’un recouvrement. Recouvrement de l’Être par ce qu’Heidegger appelle « l’étant » qui a partie liée avec la guerre. Méditation, dont le manuscrit a été rédigé en 1938-1939, tente d’éclairer ce recouvrement-ci qui coïncide avec l’avènement de la technique – la technè des grecs qui désigne l’acte de fabriquer et de produire, notamment des armes. L’art non de la guerre, mais celui de la produire : « La guerre n’est que la fabrication immaîtrisée de l’étant, la paix la suspension apparente de cette absence de maîtrise. » Dans son introduction, le philosophe évoque cette « rage du fabricat », et précise quelques pages plus loin que la fabrication désigne pour lui « la fabricabilité de l’étant. » S’il est difficile de définir ce qu’on appelle « penser », on mesure assez bien ce que l’absence de méditation engendre, non seulement en termes d’irrationalité ou d’obscurantisme, mais surtout d’obsessions névrotiques et de psychoses délirantes. « À voir ce dont l’esprit se contente, écrivait déjà Hegel, on mesure l’étendue de sa perte. »

   Ne croyez pas, alanguis que vous êtes dans un moelleux fauteuil, vous enorgueillissant de la possibilité aujourd’hui offerte de vous adonner à la contemplation béate d’une visite virtuelle de je ne sais quel musée ou à l’audition tout aussi asservie d’un opéra retransmis en léger différé sur vos tablettes numériques, que l’art soit épargné par cette mise à disposition de l’étant. Il en est bien plutôt, depuis les débuts fracassants de la modernité, l’accomplissement même. Quand l’art de produire la guerre s’accompagne d’une production tout aussi rageuse des conditions d’apparition même de l’art : « L’art devient bien plutôt un mode d’accomplissement de la fabrication dans la construction de l’étant, un mode qui vise à assurer la disponibilité inconditionnellement certaine de ce qui est organisé. » Vous vous rêviez spectateur ; vous voilà transformés en animal sauvage : « Est beau ce qui plaît et doit plaire à la puissance essentielle de la bête de proie humaine [...]. » L’art, résume Heidegger, c’est « l’organisation de la mise à disposition inconditionnée de la fabricabilité de l’étant dans une forme où elle paraît adaptée à la fabrication, c’est-à-dire plaît. » On comprend que notre philosophe se soit intéressé aux rares artistes dignes d’endosser le tragique : les peintres et les poètes. – Halte-là ! Ce nazi se plaît-il à nous donner des leçons, à nous autres qui sommes littéralement saisis, non d’effroi, mais de plaisir devant le caractère parfois inepte d’installations d’art contemporain, qui comme leur nom l’indique, ont le mérite de s’installer dans la place réchauffée que le marché leur a préparée. Réactionnaire ! Imbécile ! La machine à produire de la beauté commence-t-elle à se gripper que tous les intermittents du spectacle crient aux abois. Le poète et le peintre fondent seuls ce qui demeure, c’est la loi.

   Fonder ce qui demeure. Les poètes, mais aussi les architectes, les peintres, les photographes et les cinéastes au temps de l’argentique, les musiciens savent ce qu’il en coûte. Quel arrachement, aussi bien à soi qu’à l’envie rageuse des autres, représente parfois une couleur, un rythme, une ligne courbe, un angle de vue. Une prosodie intérieure toujours. « L’éclaircie est l’abîme sans-fond en tant qu’urgence de la fondation », écrit Heidegger en ouverture. Ce qui signifie « que l’histoire de l’homme, et la possibilité de la fabrication comme absence de fondement de l’éclaircie, se décident dès le commencement dans la technè ». Telle est l’essence de la vérité, à mille lieues de cette post-vérité dont nous voyons chaque jour les ravages, qui repose sur une confusion mortelle entre opinion par définition changeante et assertion toujours quelque peu autoritaire. En finir avec l’intimidation que représente le rationalisme lui-même d’un Descartes par exemple et affirmer, non que la vérité soit ailleurs, mais qu’elle n’a de chance de se fonder qu’après avoir rencontré l’obscurcissement de l’Être, ou son voilement. S’il est, au passage, un artiste qui aujourd’hui affronte pour moi cette question de la vérité, c’est le peintre Fouad Bellamine dont on verra bientôt une rétrospective à Rabat... « L’essence de la vérité demeure refusée à la ‘raison’ ; la raison est dans l’affairement et n’est jamais qu’une pensée superficielle tournée vers l’étant. » Voyez, mes amis, combien vous êtes affairés ces jours-ci, vous éloignant toujours plus de cette vérité qui se voile...

    Méditer vous fatigue, n’est-ce pas ? À moins que nous ne soyons en train de retrouver le tragique qui se love au cœur même de la pensée... Deux seuls penseurs ont su affronter cette question, au siècle passé : Nietzsche et Heidegger. Tous deux en restent aujourd’hui encore accablés. L’humilité voudrait que nous ayons l’intelligence de distinguer la réversibilité de nos opinions actuelles, qui au passage n’épargnent guère non plus les sages affolés qui nous gouvernent, et le chemin ardu menant à cette méditation qu’Heidegger appelle de ses vœux. « Si l’essence du ‘tragique’ tient au fait que le commencement soit au fondement de son propre déclin, le déclin non pas cependant comme ‘fin’ mais comme incurvation du commencement, alors le tragique appartient à l’essence de l’Être. » Quelques années plus tard, Heidegger consacrera un ouvrage essentiel à Hölderlin, Approche d’Hölderlin, vaste méditation au sujet de cette phrase à ressasser en ces temps de détresse : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »

Martin Heidegger, Méditation, traduit de l’allemand par Alain Boutot, éditions Gallimard, Collection « Bibliothèque de philosophie »

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