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Blog littéraire.


Avant le Déluge

Publié par olivier rachet sur 11 Avril 2020, 21:59pm

    « [...] sans doctrine, à l’abandon, sans y voir aucun sens, ils sont livrés à l’ouragan glacial ; il faut qu’ils oublient pour pouvoir vivre et ils ne savent pas pourquoi ils meurent. » Dans les dernières pages de son roman monumental, Les Somnambules, vaste fresque historico-philosophique couvrant les années 1888-1918 sous le règne de Guillaume II, Roi de Prusse et dernier empereur d’Allemagne, Hermann Broch porte un diagnostic implacable. Non seulement l’Empire se délite, les élites bourgeoises se décomposent, vient le règne de la cupidité et du réalisme affairiste le plus grossier, mais le réel tout entier s’atomise sous le double effet d’un rationalisme logique triomphant – que l’on appellerait aujourd’hui algorithmique – et d’un déchaînement tout aussi dévastateur d’une irrationalité folle que n’endigue plus aucun rapport au monde symbolique, c’est-à-dire théologique : « [...] la raison devenue autonome est radicalement perverse, elle abolit la logique du système et s’abolit ainsi elle-même ; elle est l’artisan de sa dégradation et de son éclatement définitif. » Il faut enfoncer le clou, car ce monde que décrit l’auteur, notamment dans la troisième partie du roman Huguenau ou le réalisme, qui voit les Nations s’effondrer dans le premier conflit mondial de l’Histoire, est de nouveau aujourd’hui le nôtre, tant la raison triomphante du marché n’arrive plus à endiguer les replis nationalistes et les névroses collectives : « L’irréel, c’est l’illogique, écrit Broch. Et cette époque ne semble plus pouvoir s’élever à un plus haut degré dans l’illogique, dans l’antilogique : on dirait que la monstrueuse réalité de la guerre a supprimé la réalité du monde. Le fantastique devient réalité logique, mais la réalité se dissout dans la plus illogique des fantasmagories. » Un célèbre théoricien situationniste écrira, des années plus tard, que le vrai aussi est un moment du faux. Est-il seulement compris ?

     Pour ceux qu’une telle entrée en matière rebuterait, sachez que ce roman éminemment polyphonique, dont la composition n’a parfois rien à envier aux théories constructivistes qui seront celles d’un Dos Passos, est à ranger du côté de ses contemporains que sont Joyce, mais surtout Musil. Hermann Broch est surtout le contemporain de Freud, qui découvre à la même époque que le sommeil de la raison – un sommeil d’une activité débordante, nullement synonyme de repos – n’engendre pas seulement des monstres, mais reste le plus souvent le jouet d’idéologies diverses. Est-il une autre pensée que la pensée théologique, d’ailleurs ? La question mérite d’être posée, d’autant plus que les protagonistes du roman sont aux prises avec des avatars du romantisme, de l’anarchisme ou de ce que l’auteur nomme étrangement « réalisme » dont on se demande s’il n’incarne pas les prémices du national-socialisme : « Cette époque a-t-elle encore une réalité ? Possède-t-elle une réalité axiologique où se conserve le sens de la vie ? Existe-t-il une réalité pour le non-sens d’une non-vie ? Où la réalité s’est-elle réfugiée ? Dans la science ? Dans la loi ? Dans le devoir ? » ; dans la science médicale hygiéniste, aurait-on envie de répondre aujourd’hui... Trois personnages fascinants incarnent donc cette lente érosion de la réalité : Joachim von Pasenow, un aristocrate embrassant une carrière militaire, et dont le cœur sera tiraillé entre les promesses mortifères d’un mariage qui s’avèrera être une mise au tombeau et les joies que lui procure une jeune prostituée avec laquelle il va somnambulant. Esch, un jeune comptable ballotté entre des aspirations diverses, rêvant de partir en Amérique, comme certains héros de Kafka. Vénalité de la presse, trafics en tout genre : après moult échecs, Esch finira par épouser sa logeuse qui s’était donnée à lui « dans un éclair de lucidité somnambulique » ; épouse « qu’il battait encore quelques fois mais de plus en plus rarement et finalement plus du tout », conclut le narrateur. Enfin, Huguenau, un déserteur affairiste sans scrupule, qui sera l’occasion pour l’auteur de tracer les grandes lignes d’une généalogie du déclin de l’Occident, lequel semble avoir oublié qu’il contemplait, par définition, moins la lumière que le soleil couchant. C’est à un véritable crépuscule, moins des idoles, que des valeurs auquel nous invite au final ce roman monstrueux, c’est-à- dire gigantesque. Cette atomisation du réel est aujourd’hui la nôtre, et si Broch réhabilite en partie la Scholastique médiévale « (doctrine de la double vérité, querelle des nominalistes et des réalistes, nouveaux fondements de la théorie de la connaissance posés par Occam) », c’est pour opposer à ces temps modernes naissants une vision plus théologique dans laquelle les forces antagonistes de la raison et de l’irrationnel s’équilibreraient les unes les autres, pouvant donner naissance à un style en partie disparu sous les décombres de l’esthétique : « [...] l’irrationnel en soi et le rationnel en soi sont tous deux sans style, ou plus exactement ils sont affranchis de style, celui- ci affranchi de style comme la nature, celui-là affranchi de style comme la mathématique, mais c’est dans leur union, dans la maîtrise qu’ils ont l’un sur l’autre, dans cette vie de l’irrationnel sous la maîtrise de la raison, – c’est là qu’apparaît le phénomène qu’on peut appeler le style spécifique d’un système de valeurs. » Je le nomme, pour ma part, le baroque. Celui de la Grande Réforme catholique en l’occurrence que l’on appelle à tort la Contre-Réforme, dans lequel le déchaînement pulsionnel et donc dionysiaque des formes est sans cesse contenu par un vide moteur apollinien. Ou comment rester éveillé quand vos contemporains s’endorment derrière leur muselière... Egon Schiele, par exemple, s’il incarne l’expressionisme autrichien, est avant tout baroque, c’est-à-dire universel...

Hermann Broch, Les Somnambules, éditions Gallimard, Collection « L’Imaginaire »

Crédit photo : Egon Schiele, "Autoportrait", 1914, gouache, aquarelle, crayon sur papier

Crédit photo : Egon Schiele, "Autoportrait", 1914, gouache, aquarelle, crayon sur papier

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