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Blog littéraire.


Fantaisie militaire

Publié par olivier rachet sur 12 Avril 2020, 17:43pm

   D’où venons-nous ? Que faisons-nous ? Où allons-nous ? Seul l’acte sexuel semble en mesure de nous éclairer. L’acte charnel, le corps-à-corps glorieux et mortel qui nous confronte au Temps dans toute sa multiplicité : diachronique, synchronique, anachronique. Ou si l’on préfère, et comme nous y enjoint Gilbert Bourson dans ce texte remarquable intitulé Phases, seul le sexe nous confronte aux trois temporalités de la mythologie grecque que sont Aiôn, Chronos et Kairos. Posons d’emblée que dans ce chant poétique – flux ininterrompu de paroles sans cesse reprises et réitérées comme le flux et reflux du fleuve Scamandre, fleuve-dieu appelé aussi Xanthe, ancêtre de la famille royale de Troie, ayant lutté contre les Grecs pendant le siège de la ville –, l’auteur entreprend ni plus ni moins que d’écrire l’Iliade « d’un acte sexuel », « l’épopée du corps à corps » ou « reprises et prises et griffes des ardeurs combattantes d’un corps à l’autre d’une armure à l’autre ». Les armes éternelles sont en présence : « le bouclier des bouches », une « lance perçant la joue », « deux langues glaives et fourreaux », des « êtres assiégés l’un par l’autre ». Combien faut-il être naïf et hypocrite à la fois pour croire que la violence et le rapt épargneraient tout rapport amoureux ? Là se cache sans doute Chronos, dans cette tension irrésistible qui me pousse à meurtrir d’amour mon prochain : « dur désir de la blessure coup porté très loin jusqu’au fond des entrailles du chant de la chair commentée par les dieux ». Les Grecs croyaient, à juste titre – et leur panthéon de dieux et déesses n’est là que pour le confirmer : bonjour Athéna ! Apollon, mes hommages ! Aphrodite, Diane ; si nous allions au bain ? Dionysos s’avance sous le cri furieux des Ménades ! Cupidon, mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d’aller là-bas mourir ensemble ! Frappe, décoche tes flèches, mon fils ! – que des dieux présidaient à chaque combat, comme à chacun de nos ébats : « dans l’étreinte infinie l’un sa déesse mère lui susurrant sa lance à pleine bouche humide l’autre son dieu père la perçant d’un doux haha mouillé », « sentir les suints des pudeurs saccagées par le passage en force des divinités qui vibrent en chacun des deux font palpiter la vie jusqu’à l’os d’être glaive et pique et bouclier et cri et chant ». Combat éternel qui fut celui d’Achille ; flux de sang d’où s’arrachent, mortelles, les générations. Nous venons du sang, et nous faisons toujours mine de l’ignorer : « un infini l’étreinte éternelle entassement de l’un sur l’amas nu de l’autre ». Aiôn est peut-être moins l’éternité faite instant, que l’infinité de l’instant lui-même dans toute la virtualité combattante qui reste la sienne. En ligne de mire, toujours, cet instant opportun de la jouissance advenue, du dernier couac : « le kairos où les deux ne font qu’un », « l’incendie des corps s’enroulant au Scamandre ». Phases, à l’instar du dernier livre de Philippe Thireau Melancholia que publient conjointement les éditions Tinbad – chacun des livres étant postfacé par chacun des deux auteurs dans un élan poétique scandaleusement fraternel –, relève lui aussi le défi d’affronter « la Vision » dont parle Rimbaud dans « Being Beauteous », pour inscrire sa langue dans le flux d’une parole charriant à la fois toutes les immondices et toutes les jouissances, dans un perpétuel « combat singulier avec le daïmon langagier de la chair qui transpire l’esprit et réciproquement et en toutes raisons... » Une splendeur !

Gilbert Bourson, Phases, éditions Tinbad, Collection « Chant »

Crédit photo : Pablo Picasso, "Figures au bord de mer",1931, huile, 130 cm x 196 cm, Paris

Crédit photo : Pablo Picasso, "Figures au bord de mer",1931, huile, 130 cm x 196 cm, Paris

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