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Blog littéraire.


Une inquiétude intolérable

Publié par olivier rachet sur 23 Avril 2020, 16:23pm

   Platon raconte, nous rappelle Léon Chestov dans son essai publié en 1937 Athènes et Jérusalem, que Socrate, son maître, était « un taon ». Il considérait que « sa tâche était non pas de calmer les hommes, mais de les piquer sans cesse et de faire entrer dans leurs âmes une inquiétude intolérable. » Inquiéter la raison et les fondements de tout rationalisme, en les confrontant notamment à la révélation biblique : telle est l’ambition de cet ouvrage passionnant. N’en déplaise à mes contemporains, mais nous sommes tous en passe de devenir d’affreux stoïciens, endurant peu ou prou toutes les douleurs possibles et imaginables, avalant toutes les couleuvres que les médias appellent aujourd’hui des fake news, et qui plus est recherchant cet affreux sentiment d’ataraxie ; idéal des faibles et des lâches. L’absence de trouble ne serait-elle pas le parent pauvre de l’absence même de pensée ? Une forme d’obscurantisme des temps modernes que Chestov voyait arriver à grands pas. Inquiéter la raison, ce serait tout d’abord faire vaciller le concept même de vérité. Spinoza pourra être ici d’un grand secours, lui qui déclarait que « le vrai est à lui-même sa marque et [qu’] il est aussi celle du faux. » Guy Debord s’en souviendra, et l’on ne peut se contenter de parler du nouveau régime de post-vérité dans lequel nous serions entrés, sans interroger la réversibilité même du concept. On appelait cela jadis la dialectique, mais celle-ci a été supplantée par les lueurs fallacieuses de la rhétorique, autre nom prétentieux de la communication qui a fait imploser depuis longtemps tout discours politique. « Platon ne cherchait que cela, écrit d’ailleurs Chestov : s’enfuir de la caverne où les ombres prétendent à la réalité et où on ne peut pas regarder la vérité illusoire, car elle pétrifie. »

   Pour autant, l’idéalisme, aussi bien platonicien qu’allemand, en prend aussi pour son grade. Non qu’il s’agisse pour Chestov de déconstruire quoi que ce soit, mais d’essayer de penser cette béance qui tend à séparer irrémédiablement la pensée de la foi, la raison de la croyance. « Un essai de philosophie religieuse » : tel est le sous-titre, sans doute devenu pour la plupart d’entre nous incompréhensible, que choisit l’auteur. Que serait une pensée théologique qui ferait abstraction de l’arrogance de la raison calculante et de l’ignorance moralisante du religieux ? Une pensée qui maintiendrait à égale distance une forme impérieuse de réflexivité et une forme tout aussi savoureuse de doute originel ? « La métaphysique qui veut découvrir Dieu, l’immortalité de l’âme et le libre arbitre est impossible, affirme Chestov, parce que Dieu, l’immortalité de l’âme et le libre arbitre n’existent pas. » Soit, mais il nous faut aller au-delà de cette déclaration de principe. La distinction qu’établit le philosophe entre raison pratique et raison spéculative offre peut-être une occasion de dépasser l’aporie. Combien est-il difficile de voir que la pensée idéaliste et le discours prophétique ont été souvent de mèche ! Sans doute n’est-il pas anodin que cette articulation ait pu être entraperçue par un philosophe russe qui se trouve à Moscou pendant la révolution d’Octobre, qui – c’est peu de le dire – ne l’enthousiasme guère : « Hegel voyait juste cependant, commente Chestov, lorsqu’il disait que le fruit de l’arbre de la science est ce qu’en langage moderne on nomme la raison qui extrait tout d’elle-même et qui depuis Socrate est devenue le principe de la philosophie pour tous les temps. » Même son de cloche du côté des idéalistes allemands : « Au fond, ajoute notre philosophe, Kant, Fichte, Schelling pensaient comme Hegel : Socrate a répété le geste d’Adam et les fruits de l’arbre de la science sont devenus le principe de la philosophie pour tous les temps. » Qu’elle libère pour les Grecs ou qu’elle soit signe de notre chute pour les Écritures, la science, c’est-à-dire le savoir, est ce sur quoi vient en permanence buter notre incapacité de vivre.

   On a fait souvent de Chestov un philosophe précurseur de l’existentialisme ; mais à la façon peut-être de Kierkegaard en ce qu’il pose l’existence comme principe irréfutable. Mais qu’est-ce qui existe ? Dieu, le sujet, l’être, le néant ? « Kierkegaard affirmait que l’opposition essentielle entre la philosophie grecque et la philosophie chrétienne vient de ce que la première a pour source l’étonnement, et la seconde, le désespoir. C’est pour cela, ajoute Chestov, que la philosophie grecque, selon Kierkegaard, conduit à la raison et au savoir, tandis que la philosophie chrétienne commence là où toutes les possibilités sont terminées pour la première et met tous ses espoirs dans ‘l’absurde’ ». Si la foi commence où la pensée finit, quel sort doit-on réserver à ce qui nous échappe, à ce qui est inéluctable ? Si, comme le soutient Kierkegaard, « croire, c’est perdre la raison pour trouver Dieu », comment dépasser l’absurde ? C’est cette inquiétude-là qui me semble à même, non de sauver quoi que ce soit, mais d’en finir avec la terreur sanitaire qui a commencé à nous rendre si dociles et à discipliner nos corps comme des institutions pourtant réputées autoritaires n’y étaient jamais parvenues...

Léon Chestov, Athènes et Jérusalem, éditions Le Bruit du Temps.

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