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Blog littéraire.


À la lisière

Publié par olivier rachet sur 21 Mai 2020, 19:08pm

   « Mademoiselle Albertine est partie. » Cette phrase toute simple qu’adresse la servante Françoise au narrateur d’À la recherche du temps perdu a hanté pendant des années J.-B Pontalis. Au commencement, en effet, était la séparation. Arrachement originel autour duquel gravitent la plupart des récits littéraires du psychanalyste et qui sont au départ de la cure psychanalytique elle- même. Comprend-on encore aujourd’hui que c’est en s’arrachant à soi-même que l’on a le plus de chance de se construire une identité, par définition multiple ? Pas sûr. Dans l’un de ses premiers cahiers de 1951, l’auteur revient d’ailleurs sur les débuts de son analyse en ces termes : « [...] à l’automne commencé une analyse, bref commença l’expérience de ma fragilité ».

   Cette expérience conjointe de la fragilité et de la séparation originelle d’avec soi et le monde, l’homme la traverse à tous les âges de la vie, s’il a l’intelligence de ne pas croire entièrement en la toute-puissance de sa rationalité. Là est bien, après les révolutions copernicienne et darwinienne, la troisième blessure narcissique que Freud infligea à l’humaine condition. Sans doute retrouve-t-on ici l’un des enseignements les plus tenaces de la Bible : « La Genèse, écrit Pontalis : une succession de séparations. Séparation de la Lumière et des Ténèbres, du Jour et de la Nuit, de l’Homme créé à l’image de Dieu, donc séparé de Lui, avant d’être chassé du Jardin, définitivement séparé d’une vie d’innocence et d’harmonie. [...] Le Dieu de la Bible, s’interroge plus loin l’auteur, a-t-il voulu que l’histoire des hommes soit tragique et que ce soient eux les seuls coupables ? On dirait que, pour affirmer qu’il est Unique, il doive toujours séparer, toujours opérer de nouvelles divisions. » Et ne parlons pas de cette « coupure dans le sexe de l’homme pour mériter l’Alliance ».

   L’expérience de la séparation s’éprouve au jour le jour dans celle de l’altérité, c’est-à-dire dans la fraternité, dans l’amour ou l’amitié. Ou encore, pour reprendre le néologisme de Lacan : dans la « frérocité », dans la trahison et dans le crime, lui aussi originel. « Toujours, au cœur de la passion, écrit Pontalis, le meurtre réciproque. » « À l’origine, toujours un meurtre, renchérit l’auteur dans un récit intitulé Un jour, le crime. Mais lequel ? Selon l’Ancien Testament, c’est celui, fratricide, commis par Caïn qui se refuse à être le gardien de son frère. Il l’évince, le tue d’un coup de massue. Mise à mort du rival, du préféré. » On reconnaîtra un motif que connaissent tous ceux qui fréquentent le monde du travail : esprit d’entreprise, de camaraderie, émulation les uns des autres. « Selon Freud, ajoute cependant Pontalis, le premier meurtre est un parricide, il est celui perpétré contre le père tyrannique. » On renverra à ce récit mythique originaire de Freud Totem et Tabou si l’on veut comprendre quelque chose à la perpétuation du cannibalisme par d’autres moyens.

   C’est ici que s’immisce l’expérience littéraire – l’art du récit et de la fiction qui donnait, selon Lacan, structure à la vérité même –, analogue à la cure psychanalytique en ce qu’elle permet non seulement de traverser différents états de conscience mais de découvrir les différents avatars du psychisme, par essence clivé. La séparation est d’abord à l’intérieur de soi, et Pontalis va jusqu’à imaginer que les hommes de la préhistoire ont inventé le langage non pour communiquer, mais pour pallier cette béance : « Je jurerais, écrit-il dans L’amour des commencements, qu’ils n’ont pas inventé le langage pour se parler mais pour parler avec l’inconnu : était-ce la mort ? étaient-ce nos dieux ? Ils ont figuré sur des pierres, sur la paroi d’une grotte, par des traits qui n’étaient ni tout à fait des images ni tout à fait des signes, sûrement pas des symboles, ce à quoi ils se croyaient soumis sans pouvoir le penser. » « La puissance d’un art, ajoute-t-il plus loin, tient à ce qu’il s’affronte à ce qui le nie : la musique au visible, la littérature au silence. » Pontalis nomme « autographie », et non autofiction justement, cette expérience de traversée du langage permettant de se débarrasser de la platitude du « bios » pour creuser en soi l’irréductible scission de l’être : « une graphie de soi qui crée un je par l’écrit ».

   Lecture passionnante de cette quinzaine de récits littéraires dont les titres renvoient souvent au motif de l’entre-deux et de la lisière, comme nous ne nous réalisons que dans une infidélité permanente à nous-mêmes ; l’infidélité étant ici entendue comme l’expression d’une non-croyance en soi et en une sacro-sainte identité ; à mille lieues donc des réflexes communautaires d’aujourd’hui et des proclamations narcissiques dont abondent les réseaux asociaux. Loin, L’enfant des limbes, En marge des jours, Traversée des ombres, En marge des nuits : autant de titres incitant le lecteur à se confronter à l’informulé et à l’inconnu que tout homme devrait commencer par être vis-à-vis de lui-même. Mais l’on préfère bien entendu s’opposer aux autres, les trouver fâcheux, rester comme je l’entends si souvent dire « sur sa faim », plutôt que de s’opposer à soi. Un acte de foi en la littérature en guise de conclusion ? Tendez les oreilles, la pensée est magnifique : « Je revendique pour tout un chacun non le refuge dans l’ininterprétable mais un territoire, aux frontières mouvantes, de l’ininterprété. »

     J.-B Pontalis, Œuvres littéraires, Quarto Gallimard

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