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Blog littéraire.


Phèdre : une dépression française

Publié par olivier rachet sur 20 Mai 2020, 11:34am

   On l’oublie trop souvent mais la tragédie de Racine porte aussi sur des enjeux de pouvoir. Un pouvoir politique que tout le monde semble déserter, que l’on rejette comme le bébé avec l’eau de la passion tumultueuse emportant tout sur son passage, un pouvoir que l’on se refile comme un torchon qui brûle. Si Phèdre ose, en effet, déclarer sa passion coupable à Hippolyte, son beau-fils, c’est tout d’abord en raison de l’éloignement du roi d’Athènes, Thésée, donné un temps pour mort. La pièce débute d’ailleurs par l’évocation toute grivoise des infidélités dont le roi semble coutumier. Tel est le sens des mots de Théramène à Hippolyte :

Qui sait même, qui sait si le roi votre père 

Veut que de son absence on sache le mystère ? 

Et si, lorsqu’avec vous nous tremblons pour ses jours, 

Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours, 

Ce héros n’attend point qu’une amante abusée...

N’a-t-il pas jadis séduit la sœur même de Phèdre, Ariane, qui l’avait guidé dans le labyrinthe (des passions) pour qu’il se débarrassât du Minotaure ; Ariane qu’il abandonna avec toute l’ingratitude dont savent faire preuve les hommes de pouvoir ?

Si le pouvoir est vacant, tout n’est-il pas alors permis ? En premier lieu, l’inceste... Proposition intéressante. On oublie là aussi que la pièce se termine sur les derniers mots de Thésée, après que Phèdre eut agonisé sur scène, mots par lesquels le roi prend la jeune Aricie dans son giron. Perpétuation du pouvoir sur fond d’amour incestueux, là encore :

Que malgré les complots d’une injuste famille

Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille !

Revenons à la disparition annoncée du roi Thésée. Sont alors relancées les cartes du pouvoir à Athènes. Pouvoir que pourraient se disputer Hippolyte, fruit d’une première union de Thésée avec Antiope, reine des Amazones ; le fils légitime de Phèdre et de Thésée étrangement absent de la pièce et enfin Aricie, fille de Pallante ayant comploté jadis avec ses fils contre le roi d’Athènes afin que le pouvoir leur revînt. Aricie pourrait s’allier avec Hippolyte, d’autant plus que tous deux s’aiment d’un amour contrarié, pour qu’à la vacance du pouvoir succédât un temps de concorde et d’harmonie. Mais Thésée n’est pas mort, et surtout, de ce pouvoir, personne ne veut. Serait-ce, comme le suggère Thésée s’apprêtant à bannir son fils, parce que le pouvoir, c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens ; sans doute ?

Perfide, oses-tu bien te montrer devant moi ?

Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,

Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre [...]

Où l’on voit que la catharsis concerne moins la purgation des passions que celle des traîtres à la nation. Quelques vers plus loin, Thésée enfonce d’ailleurs le clou :

Fuis, dis-je ; et sans retour précipitant tes pas

De ton horrible aspect purge tous mes États.

De quoi la passion de Phèdre est-elle alors le nom ? Eh bien, d’une dépression toute française devant, moins la responsabilité du pouvoir, que sa facticité. Seule la passion amoureuse destructrice a droit de cité, entraînant la plupart des protagonistes dans le néant qui la borde de toutes parts. Pour quelle raison reste-t-on autant attaché à cette tragédie-là dont Patrice Chéreau réussit à capter avec l’aide de la comédienne Dominique Blanc l’immense potentiel dépressif ? Ne serait-ce pas car elle incarne à la fois les délires ténébreux de la mélancolie dépressive et la rage tout aussi désastreuse de détruire tout ce qui entrave son désir ? Eros et Thanatos... Plutôt Colère et Dépression, ces deux mamelles d’un pays qui adore se regarder agoniser. Tel est l’un des sens des nombreux oxymores dont regorge la pièce regroupant dans une aspiration délirante au néant les promesses diurnes et les tentations nocturnes :

La lumière du jour, les ombres de la nuit, 

Tout retrace à mes yeux les charmes que j’évite ;

Ce n’est pas seulement leur amour que Phèdre ou Hippolyte avouent à leurs destinataires respectifs, mais cette envie d’en découdre avec toute forme de puissance. Phèdre ou l’impuissance faite rage ? Phèdre n’est pas cette tragédie solaire que Barthes célébrait avec brio, mais l’expression parfois toute durassienne d’un dur désir d’en finir avec le désir même... Déprimant, non ?

Jean Racine, Phèdre, 1677

@crédit photo Ros Ribas 2003, captation "Phèdre" de Patrice Chéreau

@crédit photo Ros Ribas 2003, captation "Phèdre" de Patrice Chéreau

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