Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Ce qui de rien ne s'écroule...

Publié par olivier rachet sur 23 Juin 2020, 15:30pm

   L’expérience de la mort à soi peut être clinique, comme elle l’a été pour Dominique Preschez, à la suite d’un AVC et d’une mort clinique survenue en 1992. Mais elle est aussi amoureuse parfois, musicale et poétique toujours. Il n’est ici nullement question de renaître de ses cendres, mais d’allumer en soi le brasier qui nous fait encore tenir en vie. Nous sommes aux antipodes des mythologies, mais bien plutôt dans ce feu qui consume le réel, imperceptiblement. Le poète est celui qui veille à la fois sur ses/ces cendres et embrase quand l’occasion lui est donnée de prendre la parole cette vie qui se délite. Dominique Preschez, en compositeur et organiste, sait combien la musique prévaut de s’immiscer entre deux silences comme le réveil des oiseaux cher à Rameau signale chaque matin la coupure séparant le jour de la nuit. Ainsi en va-t-il par exemple de l’œuvre de Beethoven dont l’auteur nous dit qu’elle « ouvre une genèse du silence, en prolongement ; silence chapeauté du point d’orgue – libre ponctuation d’une durée ad libitum –, (ou, silence retenu, parfois, seulement... ritardando) ; telle ligature à-la-note-qui-demeure-en- suspens... à l’écho des cors, fondus en l’Un... » Où l’on voit que la prose poétique de Dominique Preschez est aussi une partition de signes alternant avec des pauses. Don, contredon ; peut-être...

   C’est de cette coupure même – entre soi et le monde, entre soi et les autres, entre soi et l’aimé, entre le jour et la nuit, la vie et la mort – dont il est question dans ce dernier texte intitulé Parlando, faisant suite à Le Trille du diable, paru en 2018 aux éditions Tinbad. De coupure, et non de séparation ou de détachement. La langue poétique est une incision, rarement une incise. Dans son avant-propos, l’auteur parle ainsi de « [colliger] ces riens : boucliers et prières écrits sur mon journal de bord, partout où j’erre maintenant, ou que j’y prenne place... familier des lieux : à Paris, au jardin du Luxembourg, sur le même banc depuis l’âge de seize ans, dans les cafés fréquentés... à l’ombre de mes amours disparues... » Colliger, qui fait entendre à la fois l’idée de recueil et d’accueillement, mais aussi l’accident : collision n’est pas loin. L’unité perdue car l’on ne recolle que ce qui a été brisé. Parlando, dans sa tessiture musicale, fait aussi résonner ces mille et une brisures dont « les mots de la tribu » dont parlait Mallarmé échouent toujours à rendre compte. Solitude, malheurs, maladie sonnent faux quand il s’agit aussi de dire l’amour qui en eux fait retrait : « La vie de l’autre, à distance, se fond en la tienne comme l’amour, par chaque sens exploré de la séparation... » Séparation tout aussi violente avec chaque visage croisé ou l’univers lui-même : « D’inégales façons, sommes-nous ces points de suspension... dans la cosmogonie? » Comme l’écrivait déjà Rilke, toute beauté est une offense : « Dans le bus 94, les traits charbonneux du jeune visage gitan – soupçon de moustache adolescente – réclament l’inconnue d’une rencontre, en l’élan que son corps suggère, entre les postures animales à l’adresse de femmes mûres, assises... » L’enfer, au final, n’est-ce pas toujours l’absence? « Mort latente du vendredi, sur les aires d’autoroute désertées, quand saigne l’absence... »

   « On écrit pour être aimé, on est lu sans pouvoir l’être », écrivait Roland Barthes. Des échecs d’où retentissent le silence et la solitude, mais aussi toute musique et quelques amitiés, Parlando est la parole d’amour. J’aime, pour ma part, la prose, complexe et limpide, de Dominique Preschez ; ne serait-ce que pour cette sublime notation : « Tout ce qui de rien ne s’écroule... »

Dominique Preschez, Parlando, éditions Z4, Collection « La diagonale de l’écrivain »

Crédit photo : Simon Hantaï, "Mariale", 1962

Crédit photo : Simon Hantaï, "Mariale", 1962

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents