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Blog littéraire.


Nous qui poursuivons une autre vie

Publié par olivier rachet sur 5 Juillet 2020, 13:46pm

   Qu’est-ce qu’un artiste ? Sans doute d’abord, une façon de désorienter notre regard, une incertitude. Une invitation à voir et sentir autrement, c’est-à-dire comme en amour avec le regard de l’autre. Dans le récit qu’elle consacre à Piero della Francesca, Piero Solitude, Leonor Baldaque ne pontifie pas, n’assène aucune leçon : ce n’est pas une historienne de l’art, mais simplement « une femme de Piero ». Une façon toute subjective de commencer par s’interroger sur ce qui bouleverse en la peinture de Piero della Francesca. La question de la technique est secondaire, seule compte d’abord la pulsion créatrice qui pousse l’un à converser avec les oiseaux, l’autre à sonder l’âme humaine : « À qui Piero parlait-il quand il jetait les étoiles au ciel, mettait les villes en haut des montagnes et faisait monter les cyprès ? Et qui envoie l’Esprit ? On a tant de doutes face à Piero. Et puis tant de plaisir [...] ». Le plaisir esthétique vient souvent du fait que les artistes nous situent à la lisière entre deux mondes, ou plus simplement parfois entre deux états en apparence irréconciliables de l’être. Le jour et la nuit produiront le clair-obscur, par exemple. « Qu’est-ce que la frontière chez cet homme, se demande ainsi la narratrice, pour qui les montagnes sont un au-delà, et les confins s’étalent, verts et immobiles ? » Puis, la description peut se faire plus précise pour tenter d’approcher ce que nous appelons paresseusement paysage, et que le chinois désigne de façon plus précise par les idéogrammes « montagne-eaux » : « Les sols de terre coulent et s’allongent, et dans cette progression du marron, et dans cette occupation du haut de la fresque par le ciel et les nuages, la nature est filée et déborde les murs. »

   La Nature, voilà la principale affaire des peintres qui n’ont attendu ni réchauffement climatique ni pandémie virale pour tenter de comprendre ce passage incessant d’une forme à l’autre, cette métamorphose permanente des flux, cette dialectique insoutenable de l’apparition-disparition simultanée. Montaigne l’avait pressenti : un peintre jamais ne peint l’être, mais le passage. Piero della Francesca ne déroge pas à la règle, et l’approche intuitive qui est celle de Leonor Baldaque rend hommage à ce processus de renaissance perpétuelle : « Une œuvre, écrit-elle justement, naît de déplacements, l’été ici, l’hiver là-bas, et ces déplacements, qui parfois semblent anodins, ce sont eux qui enfantent les œuvres et leur impriment leur caractère fugace, mouvant, éternel. » Nous sommes à Florence, puis à Rome et Arezzo. En plein cœur de la Renaissance italienne, mais ouvert à toutes les temporalités, et notamment à la temporalité biblique. Au fond, un artiste ne parle souvent que d’une seule et même chose, c’est-à-dire de création, ou pour utiliser un terme plus théologique de conception ; fût-elle ou non immaculée. Pariez, vous embarquez pour Bethléem, c’est-à-dire pour Cythère et toute la Grèce et Jérusalem ! « Piero, écrit Leonor Baldaque, parle de la conception, entrer en tourment, se mouvoir, lorsque le corps part au combat et que la lance pèse sur le bras, le sang pousse hors des veines, les jambes s’écartent sur le cheval, l’enfant pèse dans le ventre, ou l’œuvre dans l’esprit, ou le rêve dans le sommeil. » S’aventurer dans la couleur comme on part au combat, affronter les lignes de force du paysage comme on part à la guerre. L’invention de la perspective n’aura pas été la seule affaire des peintres, mais aussi celle des princes et des soldats. Paolo Uccello, lui aussi, le savait.

   De là naîtra peut-être pour les plus patients la possibilité de rejoindre, par effraction, sa propre vie ; c’est-à-dire la possibilité même de l’amour et de la rencontre avec l’autre : « Je me prends d’amour pour la position du jeune homme qui appuie son bras sur le dos du cheval, écrit la narratrice, car ses jambes ont en elles l’ombre de son pourpoint, et elles ont marché et monté à cheval, et on est aussi amoureux parce qu’il porte un simple chapeau et que Piero a pris la peine de lui mettre ce chapeau sur la tête. » C’est qu’il est aussi question ici d’un autre homme, d’un autre Piero, de chair et de sang, aimé et perdu. « Je reste avec ton souvenir, se dit-elle, assise, un peu plus tard, sur les marches, en face du magnolia. » Les couleurs elles aussi ont tendance à passer, mais la peinture s’est faite dans un lit, comme l’amour... Dont acte.

Leonor Baldaque, Piero Solitude, éditions Verdier

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