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Blog littéraire.


Le privilège d'être soi-même

Publié par olivier rachet sur 21 Août 2020, 11:11am

   Allez savoir pourquoi après avoir lu un excellent roman américain, comme l’est Le pouvoir du chien de Thomas Savage publié en 1967, la littérature française paraît souvent corsetée, empêchée ? Aux circonvolutions érudites et à l’indécision fade, le roman américain, plus aristocratique qu’il ne semble de prime abord – en ce sens que l’aristocratie représente peut-être comme l’écrit l’auteur « le privilège d’être soi-même » –, brille par son objectivisme et son pragmatisme. Nous sommes dans le Montana, après la Première Guerre Mondiale, en 1924. Deux frères, George et Phil, s’occupent d’un ranch familial. Tout les oppose : l’un est fort et vigoureux, l’autre est fébrile et taciturne. Comme pour un bourreau, le style est une affaire de vision : il tranche dans le vif ou il s’égare. Il suffit pour s’en convaincre de lire un incipit. C’est ici que tout se joue : « Phil se chargeait toujours des castrations ; il tranchait d’abord l’enveloppe du scrotum et la jetait de côté ; il pressait ensuite le premier, puis le second testicule vers le bas, incisait la membrane couleur-arc-en-ciel qui l’entourait, l’arrachait et le jetait dans le feu où rougeoyaient les fers à marquer. » D’entrée de jeu, pèse sur le récit le savoir-faire d’un homme implacable, dont le pouvoir de dénégation fascine. Celui qui émascule n’est pas seulement doté d’une puissance virile à toute épreuve, il porte sur lui symboliquement la dimension sacrificielle qu’est à soi-même toute existence. Dès les premières lignes, le lecteur pressent que la raison d’être de la force et de la toute-puissance est surtout d’être supplantée.

   Et pourtant, ce n’est pas faute d’être doté d’une omniscience quasi surhumaine car Phil est aussi celui qui voit au-delà des apparences, qui déjoue les mensonges des autres et les pièges que nous tend toujours la nature : «Il déjouait, écrit le narrateur, la supercherie minable de la nature qu’on appelait le camouflage, il voyait les contours vagues de la biche immobile, dissimulée devant les branches sèches et épaisses, les feuilles, la terre ; en souriant, il tirait pour tuer. » Quelle admirable définition du style, n’est-il pas ? Il tirait pour tuer ! Phil déjoue, en moraliste, toutes les vanités : « Plus les gens sont ignorants, et plus ils se sentent obligés de se décorer le dos », ou de poster un selfie dans lequel ils arborent, comme de nos jours, fièrement leur muselière ! À l’époque de l’université déjà, Phil ne minaudait pas avec la bassesse féminine : « [...] il ignorait les jeunes filles qu’ils faisaient venir d’un séminaire et qui paradaient devant lui. “Comme du bœuf de premier choix”, dirait Phil plus tard. »

    La mécanique toujours trop bien huilée de l’existence pourrait commencer à s’enrayer le jour où George épouse, quasi clandestinement, une jeune veuve prénommée Rose dont le mari s’est suicidé. Un fils délicat, Peter, aimant tresser des couronnes de fleurs comme d’autres châtrent des bœufs, l’accompagnera dans un univers qui en apparence le rejette. La mécanique s’emballera et elle sera comme souvent impitoyable. On croise dans ce roman magnifique le fils et le petit-fils d’un chef indien décimé, un gouverneur fantoche et sa femme à la langue de vipère, des ouvriers ouvrant leurs bras aux prostituées qui les entraîneront dans leur perte, un couple de retraités ayant voué aux gémonies les anciens dieux pour honorer ce fascinant American way of life célébrant les vertus de la libre-entreprise et du puritanisme le plus sauvage. Un roman qui frappe tel un tireur d’élite dans ce que Nietzsche appelait le « noir de la nature humaine ». Admirable !

  Thomas Savage, Le pouvoir du chien, éditions Gallmeister, traduit de l'américain par Laura Derajinski

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