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Blog littéraire.


Le triomphe de la chair

Publié par olivier rachet sur 11 Août 2020, 15:31pm

   Et si nos valeurs n’étaient pas les bonnes ? Si, comme le pense Philippe Muray dans La Gloire de Rubens, le Grand Siècle avait encore, moins à nous apprendre, qu’à nous infuser, par une action que Claudel aurait qualifiée de séminale, un idéal d’ascétisme et de beauté ! À contre-courant de notre narcissisme contemporain dont l’angoisse hystérique de perdre la vie est aujourd’hui le corollaire le plus pathétique : « Les valeurs du XVIIème ? Du chinois pour nous ! À jamais ! La grandeur ? La gloire ? L’orgueil comme racine du péché ? La chevalerie ? La morale chrétienne ? Le bel esprit ? Et puis quoi encore ? »

   Le raisonnement, après tout, est imparable. Si l’homme est misérable et comme l’affirmait Pascal, « le moi est haïssable », tout ce qui ne vise pas l’élévation ou la grandeur, c’est-à-dire le dépassement de soi, est nul et non advenu. Raison pour laquelle Muray a toujours pourfendu l’esprit consensuel et débilement festif de nos sociétés affolées désormais par la moindre des images, et sevrées à une culture réputée savante alors qu’elle n’est bien souvent que platement démocratique et égalitariste. Le XVIIème donc toujours en ligne de mire, mais à la façon dont Nietzsche le définissait « aristocratique, ordonnateur, dédaigneux à l’égard de l’animalité, sévère pour le cœur, d’une ‘inconfortable’ réserve, hostile à toute effusion, ‘non allemand’, n’appréciant guère le burlesque ni le naturel, généralisateur et souverain à l’égard du passé : car il croit en lui-même. Beaucoup du rapace au fond, beaucoup d’habitudes ascétiques pour rester maître de soi ».

   Rubens donc, 1577-1640. Le plus Français des peintres flamands – allez faire un tour, masqués, au Musée du Louvre pour voir le cycle consacré à la reine Marie de Médicis, si le cœur vous en dit ! Son obsession : la chair dans toutes ses opulences, l’incarnation, le corps offert nu sans fard, dans toute son appétissante légèreté d’être ! Au fond, Rubens n’aura peint pour Muray qu’un seul et même tableau qu’on pourrait intituler « l’éternel retour des filles nues ». Toutes ces femmes « savent, commente l’auteur, que la disparition du nu, un jour, signifiera le renoncement de l’art au désir (affirmation, déploiement, accroissement illimité du pouvoir de persévérer en son être) ». Des nus dans l’art se vantant d’être contemporain ? Mais de quoi au juste ? De son intégration au spectacle publicitaire en cours ? Des installations bien rangées, oui ; des nus voluptueux, jamais ! Ce n’est pas un hasard si Muray place son ouvrage sous le signe de la Gloire, et oserait-on dire d’un héroïsme viril célébrant la chair. En plein chaos du siècle, Rubens peint l’innocence, c’est-à-dire l’absence tenace de culpabilité qui s’offre comme un programme à qui voudrait bien vivre sa vie : « L’absence de culpabilité ne peut être négative, écrivait Bataille dans Le Coupable cité par Muray : elle est gloire. Le contraire, à la rigueur : l’absence de gloire est la culpabilité. Coupable signifie sans accès à la gloire ». Mesure-t-on toujours le mal profond causé par le romantisme de la révolte ou celui du désespoir ? « La culpabilité, explicite l’auteur, est une fonction qui crée spontanément ses organes : toute l’époque, toute la société, encouragent les artistes à transformer en représentations l’immense désespoir collectif. » Des noms ? ...

   Pour autant, le peintre n’est pas saisi totalement hors du temps ; quand bien même il semblerait qu’il n’ait eu d’autre désir que de s’y soustraire justement. Son temps ? Celui de la chrétienté et des guerres de religion ; plaisant pléonasme selon Muray : « Du temps de Rubens, donc, on ne disait pas ‘Europe’ mais ‘Chrétienté’. » Un pavé dans la mare de tous ceux qui assistent, incrédules, à l’implosion d’un marché qui n’aura fait qu’exacerber les rancœurs nationalistes. Son temps ? Celui de la morale et non encore de la Vertu imprécatoire et puritaine qui nous gouverne aujourd’hui. Celui des Honnêtes Hommes et des Précieuses, et non celui d’une lutte acharnée et sanglante entre les sexes et toutes les nouvelles formes d’appartenance que vous voudrez. « La morale, la vraie, commente Muray, était une volonté âpre, au moins, de poser au monde des questions. La Vertu, réponse anticipée, est une manière de bloquer toute interrogation en ne vous laissant comme issue, logiquement, que deux passions : délation et légifération. » Face à cela, qu’aura peint Rubens ? Des triomphes, conclut Muray : de l’Eucharistie, de la Foi catholique, de la Vérité, de la Victoire. De la chair tout autant. Quels triomphes à l’horizon de nos actualités ? L’ignorance, l’obscurantisme, le repli identitaire ; bref, d’innombrables défaites ! Français, encore un effort pour être digne du Grand Siècle !

Philippe Muray, La Gloire de Rubens, éditions Les Belles Lettres

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