Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


Ce que l’oreille voit

Publié par olivier rachet sur 17 Octobre 2020, 10:15am

 

   Rimbaud disait qu’il fallait pour le poète se faire voyant. Par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Philippe Jaffeux pourrait ajouter qu’il doit aussi se faire entendant, être à l’écoute de la musique infinie des sphères, à l’écoute des pulsations de l’univers ; c’est-à-dire de son propre rythme intérieur. Tous les sens en alerte ; le poète aussi est musicien, comme il a été peintre avec Apollinaire auquel le dernier ouvrage de Jaffeux fait parfois penser. Une même modernité visuelle et prosodique s’y fait entendre. Sobrement intitulé Pages, ce recueil est composé de 52 poèmes correspondant aux 52 semaines d’une année d’écriture auxquelles le poète associe une musique – qu’il s’agisse d’un air comme celui de la Reine de la Nuit, d’une symphonie, d’un instrument comme le tabla indien et le saxophone, ou de musiciens –, mais aussi un parti-pris graphique d’une rare inventivité. Des formes géométriques s’immiscent parfois dans la partition textuelle, différentes polices de caractère entrent dans le bal, là une empreinte digitale marque la page, des caractères se troublent et le lecteur, comme dans cet étonnant recueil intitulé 26 tours (éditions Plaine page) se voit parfois contraint de tourner le livre, dans tous les sens! Les délires psychédéliques des Doors côtoient les fugues baroques de Bach, les convulsions chamaniques des musiciens Gnawa épousent « l’insolence aristocratique d’une pensée punk » ou « la fragmentation cubiste » de la matière sonore du Sacre du Printemps de Stravinsky.

   Comme souvent chez Jaffeux (voir l’admirable Deux publié chez Tinbad), une parole s’énonce d’elle-même dans l’absolue singularité de sa répétition syntaxique. Des énoncés, pourrait-on dire en paraphrasant de nouveau Rimbaud, aussi simples qu’une phrase musicale. L’absence de ponctuation et le refus de toute complexité grammaticale autorisent une prosodie harmonique aussi radicale qu’un riff de guitare : « Une langue d’avant les mots tresse des lignes droites avec des cascades de riffs envoûtants Des distorsions majestueuses expérimentent la brutalité instrumentale d’un son alternatif » (SURF MUSIC), « Un piano soutient l’architecture tortueuse d’un labyrinthe guidé par une progression d’accords dissonants Des phrases s’enroulent autour d’elles-mêmes pour se perdre dans l’étrange déambulation d’une introspection musicale » (THELONIOUS MONK). De quoi cette poésie nous parle-t-elle donc ? De la vibration incessante de l’univers, d’extases mystiques et sexuelles, du chaos silencieux précédant le son comme dans la musique expérimentale de John Cage : « John Cage reflète l’univers incontrôlable d’un silence sonore qui s’accomplit dans le Wu-Wei l’action de la non-action du taoïsme ». De ce moment de suspens propre à toute musique savante et donc à toute poésie. Valéry écrivait que la poésie reposait sur « une hésitation permanente entre le son et le sens » ; cette incertitude devient chez Philippe Jaffeux une certitude jubilatoire. La musique, tout comme la poésie, pulvérise le langage et peut, chez les plus grands, s’enorgueillir de franchir à la fois le mur du son et du sens, de la vue et de l’ouïe. Dès lors, comme dans la musique de The Who, « l’explosion d’un écran d’ordinateur retentit sur une page ébranlée par l’énergie d’un son redoutable ».

   Au final, la musique savante chère à Rimbaud est toujours une écriture visuelle et sonore. L’inventivité graphique folle de Jaffeux ne constitue pas seulement un défi à la représentation, mais elle manifeste surtout l’attachement irrépressible d’un homme pour la chair des mots qui parfois s’incarnent dans une partition textuelle appelée poésie.

Philippe Jaffeux, Pages, éditions Plaine page, Collection « Calepins »

Ce que l’oreille voit
Ce que l’oreille voit
Ce que l’oreille voit
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents