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Blog littéraire.


Qu'est-ce que survivre ?

Publié par olivier rachet sur 30 Novembre 2020, 17:25pm

    Le 27 mai 1918, le poète Joë Bousquet reçoit à Vailly un projectile allemand qui le paralysera à vie. « Un homme est mort et ce n’était pas toi », écrira-t-il plus tard dans le poème « Aumône du noir », extrait de ce recueil éblouissant qu’est La Connaissance du Soir. Qu’est-ce alors que survivre ? Ne s’agit-il que d’avoir rencontré la nuit, d’être entré en elle comme une balle perdue ? L’homme, sans doute, connaît le Soir, ce quelque chose noir dont parlera Jacques Roubaud, que la nuit-même ne connaît pas : « Mais les ans passent sans nous voir / L’aube naît d’une ombre où l’on pleure / De quoi voulez-vous que l’on meure / La nuit ne sait pas qu’il fait noir », écrit-il dans « Quand l’âme eut froid ». Connaître la nuit ne relève d’aucun mystère, mais s’autorise d’une blessure, d’un coup de canif ou d’une brûlure. C’est une malédiction, une insomnie, une histoire à dormir debout ; l’impossibilité même de rester éveillé, les yeux grand ouverts : « Ma vie avait des yeux d’eau vive / Passé prête-moi ton sommeil ». Du regard, il est en permanence question dans le recueil. Un regard entre chien et loup, entre docilité et sauvagerie, entre le bleu du ciel et le noir lumineux du soleil : ni tout à fait nyctalope, ni totalement translucide. Le poète, s’il est encore un voyant, l’est alors par un intenable et désespéré dérèglement de tous les sens ; car la raison a vacillé, sans doute, en ce jour de mai 1918 comme elle chancelle à tout instant. L’éveil de la raison engendre aussi des monstres : « Vois la brûlure que fait en ce monde l’instant d’avant les choses tu es la pensée de cet instant et sa chair hélas », lit-on dans « Suite » ou dans le poème « Suite et fin » : « Voyez comme il fait noir tout d’un coup / Il faut que la nuit soit venue quand nos regards étaient ailleurs Mais un peu de jour s’efface au bout de chaque branche ». Ces injonctions que Bousquet adresse parfois au lecteur dessinent le paysage lyrique d’une page vierge sur laquelle seule la poésie est désormais possible. Cette page vierge et immaculée qui obsédait déjà Mallarmé et dont Bousquet pressent qu’il ne reste plus qu’à la profaner ou la violenter doucement ; cette blessure absente de tout bouquet : « La fleur sans ombre des larmes / A fait s’ouvrir dans les cieux / Au jour qui jette ses armes / Un ciel plus froid que vos yeux », lit-on dans « Cloches » et, sublime, dans « Le papillon gelé » : « mais l’aube sans visage / que son regard sera / dans la blancheur des pages / où la neige est l’image / d’amours qu’on ne voit pas ». Qu’est-ce alors que survivre ? Sans doute, laisser venir à soi ces amours qu’on ne voit toujours pas...

Joë Bousquet, La Connaissance du Soir, éditions Poésie / Gallimard

Crédit : Abdelkébir Rabi' HT/D14, 2019 huile sur toile 114/150 cm

Crédit : Abdelkébir Rabi' HT/D14, 2019 huile sur toile 114/150 cm

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