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Blog littéraire.


Général fantoche

Publié par olivier rachet sur 28 Décembre 2020, 16:38pm

   Le pouvoir fascine car il repose sur une usurpation. Pas besoin de recourir en tacticien à la technique du coup d’État, fût-il démocratique. L’Histoire seule suffit parfois à introniser un bouffon. L’Histoire : cet assemblage épars et bigarré d’intérêts privés qui viennent épouser, le cas échéant, les besoins publics. Gabriel García Márquez sait combien est grotesque la rapacité du pouvoir. L’Automne du patriarche, paru en 1975, ne fait pas seulement la somme de toutes les dictatures sud- américaines ou caribéennes, le roman met surtout en scène l’interminable agonie du pouvoir sous les traits d’un général fantoche, président autoproclamé de la chose publique ; bref, un usurpateur. À mi-chemin du guignol et du tyran sanguinaire, singe et léopard à la fois comme dans la fable de Victor Hugo, cet homme illettré n’est gouverné que par ses intestins que d’autres appellent idéologie.

   Comme dans ce chef-d’œuvre que reste Cent ans de solitude, l’auteur s’y entend pour subvertir les ficelles de l’épopée historique qui n’a d’épique que le nom, en démultipliant à l’envie les prises de paroles des récitants ; ce dont se souviendra cet autre romancier adepte du récit héroï-comique version soviétique qu’est Antoine Volodine. Tel citoyen déplore ainsi « [...] l’incroyable dureté de cœur qui l’avait poussé à vendre notre mer à une puissance étrangère, nous condamnant à vivre devant cette plaine sans horizon, toute de dure poussière lunaire et dont les crépuscules sans raison d’être nous blessaient jusqu’à l’âme ». La mère du tyran, digne héritière de la mère Ubu, Bendicion Alvarado, dit être « lasse de prier Dieu qu’on déboulonne [son] fils car vivre dans la maison présidentielle mon bon monsieur c’est un peu comme de rester à n’importe quelle heure avec la lumière allumée ». Tout lieu de pouvoir est un bunker, s’agit-il d’organiser en douce des conseils de défense sanitaire pour ne pas avoir à assumer quelque responsabilité juridique que ce soit. « [...] si j’avais su que mon fils allait devenir président de la république, avoue ainsi la mère du tyran, je l’aurais envoyé à l’école » !

   L’homme de pouvoir est à la fois faible et obsessionnel. Un pervers narcissique serait peu dire, tant il lui faut détruire pour avoir le sentiment d’exister. L’homme de pouvoir est impuissant par nature. Ainsi le sort de cette « fille de putain » Manuela Sanchez dont le général fantoche ne peut que se débarrasser est-il jeté : « [...] précipitez-la du haut des falaises avec une ancre autour du cou pour que personne ne souffre plus de l’éclat de sa rose ». Le protagoniste héroï-comique de Márquez meurt-il d’ailleurs vraiment ? Pas si sûr, le pouvoir restant un Hydre de Lerne toujours renaissant. Et si les cloches annonçant la fin de ce « temps incalculable de l’éternité » sur laquelle se clôt le roman n’étaient que le signal d’une renaissance du pire inévitable ? Les hommes petits reviennent toujours, éternellement... Le général fantoche est mort, vive le général !

Gabriel García Márquez, L’Automne du patriarche

Crédit : Omar Mahfoudi, "Militaire 2", acrylique sur toile, 2016

Crédit : Omar Mahfoudi, "Militaire 2", acrylique sur toile, 2016

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