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Blog littéraire.


Il a été

Publié par olivier rachet sur 14 Février 2021, 10:32am

   Il est des livres atypiques, ou disons uniques. Comme des ovnis intemporels et pourtant marqués jusque dans la chair même des mots par l’empreinte douloureuse du Temps. Une empreinte ou plutôt une morsure. À l’opposé de tout esprit de ressentiment. Il est des livres comme celui de Robert Bober, Par instants, la vie n’est pas sûre, qui pourraient entrer dans une catégorie d’ouvrages qu’il suffirait peut- être de définir par cela : Il a été. Où derrière l’impersonnalité apparente s’entend aussi l’intime qui rencontre l’universel. Ce temps est d’abord celui du désastre et de la catastrophe. Celui de la disparition programmée des Juifs d’Europe ; mais est-on encore en mesure d’entendre ce que ce programmée veut dire alors même que la programmation algorithmique s’est aujourd’hui substituée à toute forme d’action politique, où le laisser-faire a supplanté toute forme de refus. On croit résister quand on ne fait que se soumettre à l’air du temps ou aux injonctions technologiques.

   Citant Rachel Ertel dans Brasier de mots, Robert Bober évoque le destin aporétique d’un peuple et celui d’une langue, le yiddish en des termes saisissants : « Le temps du désastre se déroule en sens inverse du temps chronologique. Au lieu de nous en éloigner, il nous en rapproche. » Ce n’est pas le yiddish, ajoute Bober, « qui se transmet, c’est son absence. Et cette absence est héréditaire. » Comment ne pas songer à Aharon Appelfeld récemment disparu et aux admirables romans traduits par Valérie Zenatti en lisant ces mots : « Le traducteur de yiddish est le seul traducteur qui, en traduisant, fait le deuil de la langue qu’il traduit. Il témoigne doublement. »

   Dans cet ouvrage magnifique que publient les éditions P.O.L, l’auteur recourt à la forme épistolaire et choisit de s’adresser à son ami disparu Pierre Dumayet, journaliste et producteur ayant introduit la littérature sur les écrans télévisés. Sur les traces de Pérec, Bober accumule les souvenirs comme autant de pièces d’un puzzle impossible à achever. Il est question de littérature, de Martin Buber ou d’André Schwarz-Bart. De photographie dans le compagnonnage de Robert Doisneau ou de Walker Ewans. De peinture aussi avec l’énigme que constitue ce tableau peint par Cézanne Les Joueurs de cartes dans lequel le personnage de gauche – s’agit-il du père face à son fils ? de Dieu face à sa création ? – tient dans ses mains un jeu de cartes blanches ; espace laissé vierge ou vide qui nous happe ? Page d’écriture ou toile sur laquelle tenter encore de comprendre, sans doute...

   Il a été. Peut-on seulement en rendre compte ? Une citation du poète Pierre Reverdy, dans les premières pages du livre, exprime ce que cette promesse comporte de vanité : « On croit qu’on pourra dire : j’ai vécu, une fois mort, comme on dit : j’ai rêvé, en se réveillant. » En attendant, il est toujours temps de lire et de se souvenir.

Robert Bober, Par instants, la vie n’est pas sûre, éditions P.O.L

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