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Blog littéraire.


Jusqu'à la fin du monde

Publié par olivier rachet sur 23 Mai 2021, 09:35am

   Angola 1971-1973. Tout jeune diplômé de médecine, António Lobo Antunes est envoyé sur le front d’une guerre coloniale que mène alors le Portugal. Lettres de la guerre rassemble les différentes lettres qu’il envoie alors à sa jeune épouse. Au cœur de l’exil et de la dépossession, se forge une écriture romanesque qui se cherche encore et se nourrit de lectures beaucoup trop rares, mais intenses. On devrait lire ainsi, toujours sur le qui-vive, dans un état de peur panique, comme si la maladie et la mort rôdaient toujours. On irait à l’essentiel : Céline, Faulkner, Tolstoï, Márquez. On s’épargnerait surtout des lectures inutiles, pétries d’humanisme vain, comme le note Antunes des romans de Camus : « Une chose est sûre, c’est que cet homme (Camus évidemment) généreux, intelligent et honnête, a extraordinairement vieilli avec son lyrisme naturaliste et son absurde ensoleillé. Il me semble toujours plus que la littérature doit être un festival de mots, une célébration panique (au sens grec), une fête païenne, et les personnages de simples voix qui glissent en chantant ou en murmurant au fil des pages. » Un chant épique en somme que le roman polyphonique perpétue à sa façon.

   Au contact des douleurs réelles, et non pas de celles que l’on s’invente, les notations épistolaires cèdent souvent le pas à la genèse d’une écriture dont surnage quelque chose comme un pouvoir de transsubstantiation. Tu m’as donné le choléra et la guerre ; je les transforme en un amas ininterrompu de voix grelottantes et dignes. À la date du 25.1.72, Antunes écrit : « Mordu et remordu par les moustiques, j’ai déniché une moustiquaire et mon lit s’est transformé en berceau ! Me voici retombé en enfance par des voies obliques, libéré, du moins pour quelques heures, du supplice d’être adulte. » Il faut avoir éprouvé ce supplice, qui n’est que l’autre nom de l’Histoire, pour prendre à bras-le-corps le réel et donner à entendre les conditions d’émergence de la violence toujours politique ; quand bien même se parerait-elle hypocritement de quelque forme de légitimité que ce soit. Axe du mal, perpendiculaire du bien ; l’écrivain est celui qui arrive à prendre la tangente, à opposer à la violence légitime, le chaos de l’Histoire ; ce bourbier que l’on déguise en l’affreux visage d’un esclave affranchi, auréolé de la gloire des vainqueurs. Fusillé, matraqué, les yeux crevés ; toujours. « La vie ici est si dénuée d’intérêt qu’il n’y a rien à raconter, hormis le très lent passage des jours. Chaque matin, je rêve d’une bataille navale qui me permettrait de libérer les chaînes de mon lyrisme narratif, et de vous enchanter par des tempêtes et des abordages. Malheureusement, il n’y a ni caravelles ni corsaires. Rien que le vert habituel, vert de vomi, vert de diarrhée, vert d’hépatite, l’ondulation des herbes et l’ennui. » La réalité toujours rugueuse, à étreindre.

   Bien entendu, ces lettres sont aussi des lettres d’amour, pétries d’attente, de peur et parfois de ressentiment. L’amour est cette pulsation intime secouant le corps, et peut-être la raison d’être même de toute mémoire. Sans crier gare, après avoir passé 4 mois sur le front, les balbutiements d’un monologue intérieur qui ne s’interrompra plus surgissent : « Je t’adore ma chatte de janvier mon amour ma gazelle mon myosotis [...] ma mélancolie ma pulpe de fruit mon diamant mon soleil mon verre d’eau mes escaliers de la Saudade ma morphine opium cocaïne ma plaie béante ma banquise polaire ma forêt mon feu mon unique joie mon Amérique et mon Brésil ma bougie allumée ma chandelle ma maison mon lieu habitable ». Cette pulsation de l’Éros est l’autre nom de cette possibilité de mourir que découvre alors Antunes et qui peut décider de toute une vie : « En vérité, je m’attends à tout, car je me suis habitué, ici, à l’idée d’attendre tranquillement le pire. La possibilité même de mourir ne me fait plus peur, et c’est là, peut-être, la seule chose que m’ait apportée cette aventure : un courage amer et triste. » Quelques lignes plus loin, l’écrivain dit être « intérieurement tapissé de silence. » Sans doute ce courage est-il la condition même de toute écriture digne de ce nom, profondément inactuelle et comme le souligne cette formule conclusive répétée par Antunes : « jusqu’à la fin du monde », au bout de la nuit ou de l’enfer.

António Lobo Antunes, Lettres de la guerre – De ce vivre ici sur ce papier décrit, Christian Bourgois éditeur

Jusqu'à la fin du monde
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