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Blog littéraire.


Écrire sur l’art

Publié par olivier rachet sur 2 Juillet 2021, 15:54pm

    Si l’autorité dont peut se réclamer toute personne pour écrire sur l’art est en crise, la question de sa légitimité ne l’est pas moins. Qui confèrerait d’ailleurs cette autorité ? Une institution, des pairs, les lecteurs ? Ces questions méritent d’autant plus d’être posées que les réseaux sociaux encouragent aujourd’hui, avec l’assentiment passif du plus grand nombre, les propos calomnieux ou les accusations mensongères. Dans le discours sur l’art aussi, nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité ; n’en déplaise à tous ceux qui s’enorgueillissent encore d’une tradition que l’on peut faire remonter au siècle des Lumières. Des écrivains, dont le philosophe et romancier Diderot, se mettent alors à écrire sur l’art, et sur la peinture en particulier. On ne parle pas encore d’esthétique, et l’histoire de l’art ne s’est pas encore constituée en science. Suivront des auteurs non moins illustres tels que Baudelaire, Claudel, ou plus près de nous Bonnefoy, Sollers, Michon et Quignard, qui tenteront, chacun à leur façon, de répondre au langage visuel par une poétisation de la langue. Sans doute ont-ils en eux l’intime conviction qu’au-delà des analogies de forme ou de pratique, une approche commune est en jeu qu’il s’agirait de rendre signifiante. C’est à toutes ces questions que s’intéresse un ouvrage collectif passionnant, publié sous la direction de Dominique Vaugeois et Ivane Rialland, L’Écrivain et le spécialiste, Écrire sur les arts plastiques au XIXe et au XXe siècle. On en recommandera la lecture à tous ceux qui osent encore réfléchir, au- delà des propos ineptes colportés sur les réseaux sociaux. Ouvrir un livre reste encore un acte révolutionnaire, pour peu que l’on se donne la peine de dépasser ses affects et d’accueillir en soi cette fête de l’intelligence qu’on appelait jadis une théorie.

   Que nous apprend cet ouvrage aux contributions disparates ? Tout d’abord, que l’on tire sans doute sa légitimité d’écrire sur l’art de l’intelligence qui est la sienne. Le terme renvoyant étymologiquement à la notion de compréhension. Est intelligent(e) celui ou celle qui sait recueillir en soi la proposition d’autrui, fût-elle plastique, littéraire ou autre. « L’intelligence s’intéresse à tout, écrit ainsi Blanchot dans Le Livre à venir, cité par Dominique Vaugeois dans sa contribution « André Malraux, ni ‘écrivain’ ni ‘spécialiste’ » : les mondes, les arts, les civilisations, les débris de civilisation, les ébauches et les accomplissements, tout lui importe et lui appartient. Elle est l’intérêt universel qui comprend tout passionnément, tout par rapport à tout. » Cette intelligence de l’œuvre d’art est inséparable, semble-t-il aussi, de la subjectivité et de la sensibilité de celui ou de celle qui écrit. Sans doute, cette tradition toute française (on me pardonnera d’appartenir encore à cette communauté francophone ayant commis les pires crimes de l’Histoire car l’esclavage n’existait pas avant la promulgation du Code noir et la colonisation est une innovation de nos ancêtres... les Gaulois colonisés déjà par les Romains ou les Francs ?) est-elle à rattacher à la condition de ce que Voltaire définissait comme celle des « gens de lettres ». En 1798, nous rappelle Hugues Marchal, selon le dictionnaire de l’Académie, « le mot lettres se dit encore ‘de toute sorte de science et de doctrine’ ». Quant au terme de « spécialiste », il « apparaît dans la langue française pendant le premier tiers du XIXsiècle et n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie qu’en 1878. » Cet homme de lettres, que pour ma part, je fais remonter à la tradition humaniste de la Renaissance est sans aucun doute la chose du monde la moins bien partagée aujourd’hui, où la spécialisation des discours (et en voie de conséquence leur cloisonnement) atteint aussi, en vertu de l’idéologie woke dominante, la supposée identité sexuelle et « raciale » des écrivants. Il n’est plus d’hommes ou de femmes de lettres, mais des individus en colère qui hurlent dans le désert.

   Poète, écrivain, spécialiste, historien de l’art, critique... On gagnerait à redéfinir l’ensemble de ces termes. Dans une contribution passionnante consacrée à Kandinsky, Elza Adamowicz de la Queen Mary University of London, esquisse cette distinction : « Si le rôle de la critique d’art est de ramener l’inconnu au connu, celui du poète est de dire l’inconnu du tableau, son échappée vers un ailleurs, dans un mouvement centrifuge qui contraste avec la tendance centripète de la critique traditionnelle, dont le discours a tendance à isoler l’étrange(r) ou à le réduire au même. » Avec l’écueil pour toute personne écrivant sur l’art d’arrimer son discours à ses seules préoccupations, quand on ne sert pas l’idéologie dominante. En 1948, l’historien de l’art américain Clement Greenberg mettait déjà en garde contre cette passion toute française : « Ce que les écrivains français écrivent sur l’art devient bien lassant. Ils donnent l’impression de considérer le sujet comme l’occasion de faire valoir leur discours. » À bon entendeur...

L’Écrivain et le spécialiste, Écrire sur les arts plastiques au XIXe et au XXe siècle, Sous la direction de Dominique Vaugeois et Ivanne Rialland, éditions Classiques Garnier

Omar Mahfoudi, "The orange oasis", 98 x 130, encre et acrylique sur toile, 2021, courtesy de l'artiste et de Afikaris Gallery

Omar Mahfoudi, "The orange oasis", 98 x 130, encre et acrylique sur toile, 2021, courtesy de l'artiste et de Afikaris Gallery

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