Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

olrach.overblog.com

olrach.overblog.com

Blog littéraire.


La guerre approche

Publié par olivier rachet sur 1 Août 2021, 07:48am

   « Un regard d’enfant est indispensable à tout acte créateur. » Ce regard d’enfant, Aharon Appelfeld l’aura conservé tout au long de sa vie, jusqu’à l’écriture de son dernier roman, Mon père et ma mère, publié en français de façon posthume. Le narrateur retrouve ici, enfoui dans le puits intérieur de sa mémoire, l’enfant qu’il était en 1938 alors qu’il séjournait avec ses parents dans une isba, sur les rives du Pruth, au pied des Carpates. Les rives sont aussi celles de l’écriture qu’avec le temps, cet immense écrivain a appris à arpenter sobrement, sans fioriture. Une leçon de littérature en acte. Toujours entre deux silences, deux sanglots ou parfois deux réminiscences joyeuses comme il en va avec ces jeunes filles croisées lors de ses vacances estivales, baigneuses enthousiastes qui ne dépareilleraient pas dans un tableau de Cézanne ou de Degas. « Un bégaiement surgi de la détresse peut être l’expression d’une vérité, écrit ainsi justement Appelfeld. Je remercie qui de droit de m’avoir permis de vivre mon enfance auprès d’êtres à l’éloquence lourde qui cherchaient leurs mots. Ils m’ont enseigné la tension, la détresse, et aussi l’écriture. »

   Ces vacances qui seront les dernières avant que les parents du jeune Erwin – dix ans et sept mois car chaque seconde compte lorsque la vie vous est comptée –, ne furent déportés, sont placées sous le signe de l’inquiétude car on pressent alors que « la guerre approche », mais aussi sous celui de la simple présence d’être au monde. Présence comme miraculeusement sauvée de l’oubli par l’écriture moins du souvenir que de sa sensation toujours pérenne. Chaque personnage est ainsi doté non d’une épaisseur romanesque, mais d’une attention portée à son inconsolable singularité, à une blessure pudiquement mise en retrait. Appelfeld ne décrit pas l’éclatement d’une communauté, mais la solitude de chacun à l’aune d’un basculement que personne ne peut alors se représenter. Ainsi de cette jeune fille prénommée P., amante éconduite qui n’arrive pas à se défaire de sa passion ni à disparaître totalement. À l’image des parents du narrateur que tout semble opposer – piété de la mère, ironie agnostique du père –, mais qui se retrouvent dans le plaisir de simples baignades dont ils pressentent sans doute qu’elles seront les dernières. À l’image aussi de cette tante, exilée volontaire sur une terre qu’elle entretient en attendant la catastrophe. Ou de cet homme « à la jambe coupée » dont la véritable identité ne sera révélée qu’à la toute fin du roman, après sa mort. Car le nom pour le peuple juif, qui selon un moine auquel la famille rend visite dans un monastère, ne sait plus prier, n’est pas un simple attribut mais le fil ténu qui relie les générations entre elles comme l’écriture dans toute sa ténuité relie les lecteurs que nous sommes. Le nom est sacré, à l’instar des lettres qui composent le nom imprononçable de Dieu ou des mots qui témoignent de notre impossible disparition, c’est-à-dire de notre éternité. Et c’est bien cette éternité que vise Appelfed dans ses romans ; ces singularités qu’aucune entreprise génocidaire ne pourra jamais arriver à détruire.

   Chaque anecdote de cet éternel roman recommencé, écrit en hébreu et traduit magistralement en français par Valérie Zanetti, prend alors la force d’une vérité absolue. Face à ce qui nous nie, l’être survit : « Grand-père me serre contre lui sous son châle de prière et me montre les lettres dans son livre. Lorsque je suis enveloppé ainsi dans son talith, c’est comme si Dieu se contractait encore et résidait dans les lettres. » Appelfed pourrait s’enorgueillir d’avoir composé l’une des œuvres littéraires les plus fortes du XXe siècle, rejoignant en cela la promesse de sa mère sur laquelle se conclut ce magnifique roman : « Je vais préparer un repas dont vous vous souviendrez tous très longtemps. »

Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère, éditions de l’Olivier

La guerre approche
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents