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La liberté en direct

Publié par olivier rachet sur 24 Août 2021, 08:37am

   C’est entendu. Le style néoclassique qu’incarna en son temps le peintre David est à ranger aux oubliettes de l’histoire de l’art. Entre la peinture galante d’un Fragonard qu’il admirait et les tonitruances du romantisme révolutionnaire à venir qui lui doit beaucoup. Député à la Convention, membre du Comité de Sûreté générale, David fut un peintre-citoyen ayant envoyé à la guillotine certains de ses compatriotes, notamment aristocrates, mais épargnant les peintres et semble-t-il Vivant Denon, comme l’affirme Alain Jouffroy dans son livre Aimer David que republient aujourd’hui les éditions de L’Atelier contemporain. Il embrassera par la suite la cause napoléonienne, avant de s’exiler en Belgique, sous la Restauration. N’en jetez plus, cet homme reste un criminel et sa peinture que Stendhal jugeait froide fleure bon l’académisme ! Dont acte, mais si l’on fait abstraction de ces préjugés, que découvre-t-on ?

   Un artiste tout d’abord féru d’antiquités gréco-romaines, ayant accompli comme Poussin, son illustre prédécesseur, le voyage en Italie. Passionné certes de mythologie, mais emporté surtout par l’Histoire en action. Du peintre de La Peste d’Ashdod, il conserve toute la rigueur classique du trait, qui n’exclut pas pour autant une inclination toute dionysiaque pour la couleur. En témoignent les fonds monochromes tranchés sur lesquels se détachent, presque surnaturellement, la plupart de ses portraits. Un artiste engagé dans son temps pour lequel la violence aura toujours été la basse continue à partir de laquelle chacun de ses tableaux fut composé. Jouffroy ose le parallèle et rapproche à plusieurs reprises le peintre de son contemporain Sade, dont il serait le négatif lumineux. « À tout prendre, Sade peut être considéré comme son double noir. [...] Celui qui déclare vouloir tout le mal et celui qui ne cesse de démontrer qu’il veut tout le bien sont frères dans le même orage de contradictions internes. » David est aussi ce peintre-citoyen, annonçant les figures majeures du romantisme, qui en peignant Marat ou le jeune Bara (jeune soldat tué à 14 ans par les Vendéens) assassinés représente les martyrs de la République et de la cause révolutionnaire. « Du même coup, la ‘peinture d’histoire’ de David, qui avait devancé d’un siècle, par son Marat, le réalisme de Courbet, entame l’histoire du romantisme. Son Bara est un héros de l’esprit. Il ne le ‘voit’ pas : il veut, sans le connaître, le faire aimer de tous, comme une sorte de Werther populaire de la République. » On est à mille lieues de l’académisme, et ne pas saisir que la peinture de David fait aussi résonner la mort en direct est faire preuve d’un certain aveuglement : « Toute son esthétique n’est qu’une éthique de citoyen dont il tente, non sans un effort intérieur incessant, de faire partager les principes en termes ‘sublimes’. »

   Car David fuit d’abord le maniérisme rococo de son époque, une peinture décorative à souhait, parfois pastorale, aux antipodes de son engagement dans les temps électrisants de la Révolution. Une peinture tiède d’où s’absente lâchement la violence de l’Histoire. Lui peint l’Histoire en marche ; ses errements, son aveuglement et sa fougue. La peinture d’histoire n’est pas l’académisme qu’on prétend qu’elle fût ; elle consacre dans son éruption volcanique tout le tragique des temps présents. En témoigne ce portrait de Marat assassiné qui continuera des siècles plus tard à hanter une figure comme celle d’Antonin Artaud qui en proposera une incarnation toute personnelle dans le film d’Abel Gance Napoléon. « Rôle autrement typé, autrement caractéristique, autrement remarquable », écrit le poète au réalisateur, que celui de Camille Desmoulins qu’il pensa un temps lui demander d’interpréter. « David, assène Jouffroy, a fait de la peinture autre chose qu’une simple complaisance décorative, autre chose qu’une fuite hors de l’existence. Il a transformé l’acte même de peindre en moyen d’intervention dans la vie réelle. »

   Allant jusqu’à faire du peintre un lointain fondateur de la Figuration narrative, Jouffroy montre, dans des pages brillantes, comment un tableau tel que Le Serment du Jeu de Paume, s’il a gagné sa place dans les livres d’Histoire, reste avant tout une version « terrestre et démocratique » du Jugement dernier de Michel-Ange : « À partir de récits divergents auprès desquels il a pu mener une véritable enquête, il a échafaudé le plan du grand mythe fondateur de son époque : la liberté, l’égalité pour tous. » Il a su épouser les grands espoirs de son époque, ce qui ne fut possible que « par la simultanéité, la concordance du réalisme du reportage et des dessins faits sur place avec l’inventivité de la reconstitution des scènes réelles, leur idéalisation par la projection d’une image ‘pyramidale’. » La liberté pour tous, dites-vous ? Mon sang ne fait qu’un tour...

 

Alain Jouffroy, Aimer David, éditions L’Atelier contemporain, Collection « Studiolo »

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