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Blog littéraire.


Le cadre du tableau

Publié par olivier rachet sur 13 Août 2021, 08:10am

   L’œil écoute aussi les peintres avec lesquels il est toujours bon de converser. C’est ce que nous proposent les entretiens réalisés par Catherine Grenier avec Gérard Garouste dans l’ouvrage Vraiment peindre. Occasion de revenir sur ce que Barthes, que cite abondamment le peintre, nomme des biographèmes autour desquels ou contre lesquels se cristallise le désir de création : rapport conflictuel ici avec l’école en raison d’une dyslexie pénalisante, violence du milieu familial, antisémitisme du père et passion fixe du dessin que Garouste affirme davantage avoir appris à maîtriser en autodidacte que lors de son passage aux Beaux-Arts. Autant de jalons qui bien entendu ne décident pas d’une vocation, mais signent la volonté de s’affranchir de toute forme de déterminisme. Le peintre, et en l’occurrence tout artiste digne de ce nom, est d’abord celui qui cherche à piéger les déterminismes, à déjouer les cartes sociales et familiales beaucoup plus qu’à casser les codes comme une doxa journalistique et les historiens de l’art le répètent trop souvent de façon inepte. Il renvoie à travers de savants jeux de miroirs baroques, que l’on peut encore appeler mimesis puisque le mot n’a rien de honteux, le mensonge social à ce qu’il est : une aberration. « Je conçois la peinture, explique l’artiste, comme la mise en scène d’un mensonge : si je vous dis que je suis un menteur, est-ce que je suis du côté de la vérité ou du mensonge ? Dans l’art figuratif, il y a une ambiguïté fondamentale, que l’on ne trouve pas dans l’art abstrait. »

   Dès lors, s’élabore non une théorie, mais une pratique de la peinture figurative que Garouste fait remonter au Siècle d’Or, et non à la préhistoire. Vertiges de Rembrandt, de Vélasquez, mais aussi de Zurbarán, de Manet ou de Chirico. « La peinture pour moi est un outil de travail, poursuit-il. Mes tableaux ont une valeur marchande, mais il n’y a rien de sacré, ce ne sont que des croûtes. Pour moi, la peinture fait obstacle, fait écran à ce qu’elle doit révéler. Donc au départ c’est un handicap, c’est un échec. » Puis, il y a surtout l’importance de la Bible et de l’hébreu. Le peintre, qui s’est converti au judaïsme, nous livre entre les lignes une leçon herméneutique de ses tableaux absolument fascinante. Il en va de sa peinture comme des lettres hébraïques : en l’absence de vocalisation, un même mot tel que deborah désignant une « abeille » peut tour à tour évoquer la « parole », la « peste » ou le « désert ». Vertiges de la lettre, et donc du trait. « Quel est le rapport entre l’abeille et la peste, ou entre la peste et la parole, commente-t-il ? C’est la transmission : l’abeille va de fleur en fleur, elle communique en butinant : et la peste, ça s’attrape en parlant. » Hypocrite lecteur et spectateur, tu vois bien ici que ton travail d’interprétation devient essentiel. Il ne suffit pas de te prendre en selfie devant une toile ou d’écumer les vernissages, il serait temps aussi de réfléchir et d’écrire ! Sans doute sommes-nous avec Garouste aux antipodes de l’imagerie surréaliste tant celui-ci élabore patiemment une mythologie toute personnelle réconciliant le classique et l’indien, comme il a pu le revendiquer, c’est-à-dire aussi une tradition hébraïque de la lettre et une approche moderne de l’image en mouvement que traduit son goût des distorsions et des anamorphoses. « Il y a beaucoup d’ânes dans mes tableaux, explique- t-il par ailleurs, parce que le mot ‘âne’ a la même racine que le mot ‘matière’, et c’est pour cette raison que le Christ est représenté sur un âne : c’est l’esprit qui domine la matière. »

   On encouragera tous les artistes contemporains n’ayant pas la passion fixe de la peinture, et cédant passivement parfois aux flux ininterrompus des images autorisant tous les éparpillements et toutes les dispersions, à lire à profit ce manuel de savoir-créer en temps de détresse ; peut-être y glaneront-ils quelques bonnes raisons d’avoir toujours foi en la méthode : « Chaque artiste doit limiter son champ artistique, proclame Garouste, sinon il va se perdre. Pour moi, j’ai envie de limiter les possibilités, de ne pas dépasser le cadre du tableau. » Une fenêtre virtuelle toujours ouverte sur le monde infini des possibles.

 

Gérard Garouste, Catherine Grenier, Vraiment peindre, entretien, éditions Seuil, Collection « Fiction & Cie »

Gérard Garouste, "H'Avrouta (La martre et Pinocchio), 2019, huile sur toile, 160x130 cm, crédit Galerie Templon

Gérard Garouste, "H'Avrouta (La martre et Pinocchio), 2019, huile sur toile, 160x130 cm, crédit Galerie Templon

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