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Blog littéraire.


Logique de l'inceste

Publié par olivier rachet sur 28 Août 2021, 17:42pm

   Angot persiste. Dans le projet romanesque qui est le sien de raconter l’inceste subi lorsqu’elle était adolescente, inséparable de la cure psychanalytique qui en fut l’élément déclencheur. Tel est le point de vue qu’elle adopte dans ce dernier roman intitulé Le Voyage dans l’Est, celui d’une adolescente accueillant sans comprendre la logique interne et externe à l’œuvre dans l’inceste. Logique ayant permis à son père de garder, au-delà de sa majorité, un ascendant sur elle, avec l’accord plus ou moins tacite de tous ; famille, amants, amis. Il faut d’abord recueillir en soi les lieux mêmes du forfait, non comme s’y prendrait un détective privé, mais plutôt un archiviste qui chercherait à consigner tous les faits. Pour mémoire et non pour témoigner. On est en-deçà de toute forme de réparation que pourrait impliquer une approche judiciaire, au-delà de toute explication psychologique ou sociologique. « Gérardmer, la bouche. Le Touquet, le vagin. L’Isère, l’anus. La fellation, c’est venu tôt. Il n’y a pas de date. »

   Il s’agit pour Angot, qui signe sans doute ici l’un de ses romans les plus aboutis, de dévoiler les logiques à l’œuvre – familiale, sociale, économique – dans une expérience qui relève moins d’un consentement manipulé que d’un universel mensonge, perpétué aussi bien par soi que par les autres. Les ascendants du père, c’est-à-dire les mécanismes inconscients de domination masculine, sont ici nombreux et insidieux. Aura intellectuelle, position sociale déclenchant l’envie, situation financière intimidante dont on s’enorgueillit grâce aux signes extérieurs d’une bourgeoisie affairiste et opportuniste. L’appartement du 17e arrondissement dont le père confie les clés à Christine, bien plus qu’à sa fille, rejoue les poncifs de la prostitution fin de siècle ; décadente et intemporelle. Le père pratique ici moins l’inceste qu’il ne prostitue sa fille ; la loi prostitutionnelle restant ce mécanisme invisible par lequel des relations sexuelles plus ou moins consenties s’échangent sans avoir besoin d’être monnayées. « C’est lui qui décide. C’est lui qui voit selon ce qui l’arrange. Il y a des degrés de parenté, il peut y avoir des degrés de filiation... Je fais partie de la famille, oui mais je suis sa fille publique, je ne peux pas être sa fille publiquement [...] ».

   Aussi ce Voyage dans l’Est, et non vers l’Est, est-il surtout une plongée dans l’être de l’étant prostitutionnel révélant les mécanismes foncièrement pervers de la loi patriarcale, et non pas simplement de l’inceste. Angot frappe fort, encore une fois ; n’en déplaise à ses nombreux détracteurs auxquels elle règle avec panache leur compte en fin d’ouvrage. « Vous ne vous rendez pas compte de ce que ça fait d’avoir un père qui refuse que vous soyez sa fille. Pour vous, l’inceste, c’est juste un truc sexuel. Vous ne comprenez pas. Vous ne comprenez pas. C’est le pouvoir ultime du patriarcat. C’est le sceptre. L’accessoire par excellence. » Pour le père assimilé à Pharaon, « il n’y a pas de loi, il y a des normes. Tous les interdits de la nuit des temps, je les rabaisse au niveau de la morale. Je les traite comme des normes bourgeoises. » L’auteure rapporte des réponses encore plus précises, d’un entretien accordé au magazine Marie Claire qui refusa de le publier en faisant apparaître le nom même d’Angot. Le nom du père est inviolable, sans doute. « L’inceste est un déni de filiation, qui passe par l’asservissement de l’enfant à la satisfaction sexuelle du père. [...] C’est un bannissement, l’inceste. C’est un déclassement à l’intérieur de la famille, qui se décline ensuite dans la société, avec une même logique qui se répand. »

   Il se trouvera de nombreux lecteurs ou non-lecteurs pour continuer d’ironiser sur le cas Angot, dont elle nous a appris très tôt qu’il s’agissait avant tout et peut-être même exclusivement d’un Sujet. Mais il sera difficile de continuer à évacuer la portée symbolique d’une écriture qui ne cesse de renvoyer le lecteur à ses propres arrangements avec la vérité sexuelle des rapports de pouvoir. Oui, ce père fut un « monstre », mais tout l’art de l’écrivain est de réfléchir dans le bouclier de son écriture autofictionnelle le visage apeuré du crime pour mieux nous en prévenir ou le maintenir à distance ; il en va d’un équilibre psychique, sans doute. Moi, lecteur assidu d’Angot, je persiste. Ses romans continuent d’exercer sur moi leur emprise, pour leur façon de vouloir toujours en découdre avec la morale et de chercher à piéger des convictions tellement bien établies qu’on finit par les confondre avec la vérité. L’être de l’inceste est, son non-être n’est pas.

 

Christine Angot, Le Voyage dans l’Est, éditions Flammarion

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