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Blog littéraire.


Un doute général et infini

Publié par olivier rachet sur 10 Août 2021, 16:57pm

   Dès les premières pages de son dernier recueil de nouvelles, Petites histoires d’infini, Alain Fleischer pose la question de l’éternel retour, c’est-à-dire de la mort qui revient sans cesse nous hanter – en l’occurrence ici celle du père sur laquelle s’ouvre et se referme le livre –, et de ce qui n’a pas de fin et se répèterait à l’infini. D’un continent à l’autre, d’une époque à l’autre, les mêmes êtres se retrouvent comme en fait l’expérience le narrateur de la nouvelle « Un Flamand » retrouvant dans un tableau de van Eyck situé au Louvre le portrait de l’homme qui vient d’attirer son attention dans le métro. Comme en fait d’autre part l’expérience ce photographe en résidence à la Villa Médicis de Rome, renouant sans le vouloir avec le procédé du rayogramme cher à Man Ray ou László Molohy-Nagy, où de fines pellicules de poussière consécutives à un tremblement de terre viennent se déposer sur une feuille émulsionnée disposée par le narrateur, dont il découvrira par la suite que le dessin reproduit à la perfection la constellation d’Orion : « Lorsque celle-ci est apparue sur l’écran, je suis allé décrocher mon rayogramme pour faire la comparaison, et force a été de constater que les deux images étaient strictement identiques, avec une coïncidence rigoureuse des points lumineux sur fond noir, de différentes tailles, identiquement positionnés les uns par rapport aux autres, dans deux configurations superposables. »

   Les différentes expériences relatées ici le sont sur le mode de l’effraction et de l’accident, et procèdent toutes d’un « doute général et infini », d’une oscillation indécidable entre le savoir et le non-savoir, la connaissance et l’oubli, la raison et la déraison ; ce point aveugle dont Breton pensait que la poétique surréaliste pouvait se rapprocher en unissant des contraires qui composent bien plutôt un angle mort de la vision qui seul intéresse Fleischer depuis toujours. Expérience que vit l’une des héroïnes du recueil qui, projetant de se donner la mort, revient sur sa décision après avoir écouté un morceau de musique lui ouvrant les interstices du Temps : « L’interprétation que j’entendais était si simple, si évidente, si inédite que j’en étais bouleversée. Émergeant de mon étourdissement, j’ai peu à peu perçu que, de l’alternance entre les deux pôles de l’hésitation, se dégageait, telle une timide hypothèse, une troisième voie en réponse à la question posée par la musique. J’eus la sensation que j’échappais à l’enfermement dans la sombre alternative entre être encore et n’être plus, entre aimer encore et ne plus aimer jamais, en direction d’une clarté naissance d’une nature inconnue. » Cette clarté naissante, dont la physique quantique aurait sans doute à nous entretenir, n’est-elle pas l’autre nom impossible de l’expérience artistique et esthétique ?

   Si les motifs obsédants de Fleischer reviennent comme des leitmotivs dans ces nouvelles fascinantes — inceste entre frère et sœur, indécision des attirances sexuelles, destin tragique à l’énigme persistante d’une Mitteleuropa qui n’en finit pas de disparaître –, c’est que l’auteur construit une œuvre qui reste ouverte sur l’infini insaisissable des histoires intimes et de l’Histoire collective, selon une logique dévoratrice dont s’amuse un récit consacré à la chaîne alimentaire. Le pire revient de toute éternité, mais le meilleur aussi et il est jouissif d’observer que le livre s’ouvre et se referme sur la promesse d’un rendez-vous toujours à renouveler ; à moins qu'il ne fût toujours manquant...

 

Alain Fleischer, Petites histoires d’infini, éditions Gallimard, Collection « L’Infini »

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