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Blog littéraire.


Une architecture en mouvement

Publié par olivier rachet sur 17 Août 2021, 15:38pm

 

   C’est un texte dense et essentiel que nous livre la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker dans l’ouvrage intitulé Incarner une abstraction. Objet tout d’abord d’une conférence prononcée au Collège de France en avril 2019, ces quelques pages éclairent génialement les contraintes et les envolées d’une écriture chorégraphique qui a toujours forcé mon admiration. En cinq propositions d’une clarté éblouissante, la chorégraphe flamande énonce brièvement la pensée qui est la sienne. À la question de savoir ce qu’est chorégraphier, elle répond en 5 temps. C’est tout d’abord « incarner une abstraction », c’est-à-dire écrire une partition musicale à partir des corps eux-mêmes. On connaît l’importance de la musique, aussi bien baroque que sérielle, pour Keersmaeker, qui n’hésite pas dans l’une de ses créations récentes, A Love Supreme, à faire une incursion dans l’univers du jazz et de John Coltrane. Mais il s’agit moins pour elle de chercher à illustrer la musique ou de dialoguer avec elle, qu’à partir d’elle.

   « Le théoricien de la danse Philippe Guisgand a critiqué la manière terne et trop prudente avec laquelle on prétendait que j’entretenais un ‘dialogue’ avec la musique. Au mot paisible de ‘dialogue’, il préfère le terme plus féroce de ‘demande’, et cela me semble très juste, explique-t-elle. Musique et danse, c’est une histoire d’amour, après tout. Nous contenterons-nous de ‘dialoguer’ lorsque le désir nous prend ? Nous exigeons, nous prenons et donnons, nous cherchons à percer le secret de l’autre – ou pire : nous demandons à l’autre qu’il nous révèle notre propre secret, qui nous échappe. » Et la chorégraphe de comparer son travail, sublime dans des pièces comme Drumming, Rain ou Vortex Temporum, à un envol d’oiseaux, ô future vigueur ! « Avec ces nuées d’oiseaux, commente-t-elle, nous sommes à mi-chemin entre la perfection d’une cathédrale et l’intelligence mobile et impersonnelle d’un réseau neuronal. »

   Deuxième proposition : « organiser le mouvement dans le temps et l’espace », selon une combinatoire alliant axe vertical et horizontal qui s’imbriquent à la façon du yin et du yang dans la cosmologie taoïste à laquelle Keersmaeker se réfère souvent. Puis, « défier la gravité », et dans le sillage de Trisha Brown, défier les lois mêmes de la pesanteur afin de créer « une architecture en mouvement ». Quatrièmement : « l’enfant : sauter, tourner » et « célébrer notre humanité ». Contrairement à la littérature ou aux arts plastiques, la chorégraphie est une affaire de groupe ou de collectif ; quand bien même tout l’art de Keersmaeker consiste aussi à laisser affleurer chaque singularité, comme s’y employait d’ailleurs de son côté Pina Bausch dont l’écriture chorégraphique empruntait beaucoup plus au théâtre qu’à la musique. D’où l’importance pour elle du corps des danseurs qu’elle assimile à un véritable palimpseste émotionnel et gravitationnel : « Je vous rappelle que je vois le corps humain comme le support d’un encodage de mémoire : c’est le corps du danseur, dans tous ses aspects – corps physique, mécanique, sensible, émotionnel, social, intellectuel, spirituel – qui génère avec moi le code source de mes spectacles. » Aux côtés de l’épuisement que Keersmaeker a toujours cherché à ne pas évacuer chez ses danseurs, il est aussi un remerciement physique de la pensée ou une pensée rythmique du corps dansant ; c’est tout comme.

 

Anne Teresa de Keersmaeker, Incarner une abstraction, éditions Actes Sud, Collection « Le souffle de l’esprit »

Crédit photo : "Vortex Temporum", Anne Van Aerschot

Crédit photo : "Vortex Temporum", Anne Van Aerschot

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