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Blog littéraire.


Une création continuée

Publié par olivier rachet sur 23 Août 2021, 08:24am

   « Être chez soi dans le fait de ne pas se retrouver » : c’est avec l’une de ses tournures impersonnelles que débute sans doute le livre le plus personnel et bouleversant de Giorgio Agamben, Autoportrait dans l’atelier. Retour sur des années de formation et de compagnonnages philosophiques, retour aussi sur les lieux de travail – ces ateliers de création dont de nombreuses photographies traversent un ouvrage qui fait la part belle aux reproductions et aux archives personnelles. Retour sur les rencontres qui, de Heidegger à Pasolini, ont alimenté l’une des pensées les plus rigoureuses et les plus éclairantes de notre temps. Non une autobiographie à proprement parler, mais une autohétérographie qui se nourrit en permanence de la fréquentation des autres. « Je voudrais cependant qu’une chose apparaisse avec clarté : que je suis un épigone au sens littéral du terme, un être qui ne se génère qu’à partir des autres et ne renie jamais cette dépendance, qui vit dans une épigenèse continuelle, heureuse », écrit ainsi l’auteur n’ayant eu de cesse de faire germer dans sa pensée les graines apportées par chacune de ses rencontres. « Des rencontres, en ce sens, continuées, comme les théologiens disaient de Dieu qu’il n’arrêtait jamais de créer le monde, qu’il y a une création continuée du monde. »

   En ces temps d’incertitude philosophique et métaphysique, qui n’empêchent nullement la prolifération des mots d’ordre totalitaires, une voix continue de faire face au nihilisme triomphant qui n’épargne plus guère les institutions. Temps de la catastrophe et de l’impuissance, temps aussi des possibles. De son amitié avec Claudio Ragafiori, Agamben retient un paradoxe : « Les époques de décadence, contrairement à ce qu’il semble, sont peut-être précisément cela : un excès de possibilités par rapport à la capacité de réalisation. » Loin de chercher à circonscrire un héritage qui n’existe plus en tant que tel ou à poser les jalons d’une pensée qui ne cesse de se nourrir de l’incompréhension qu’elle suscite, notamment à l’égard d’elle-même, Agamben rend surtout hommage à ceux qui, à l’instar de Simone Weil ou de Walter Benjamin, ont su affronter l’impossibilité même du savoir. De la première, il retient que « seuls des êtres humains tombés dans l’état extrême de la dégradation sociale peuvent dire la vérité, tous les autres mentent. On ne peut dire la vérité qu’à condition que personne ne l’écoute (la vérité est ce que tu ne peux pas ne pas croire, si tu l’écoutes). » Du second, il soutient que ce qui rend ses livres si particuliers, « c’est qu’il avait rompu sans hésitation avec tout héritage et avec l’idée même de culture. Son érudition est si profonde qu’elle retrouve toujours la fraîcheur de la barbarie. » Fraîcheur de la barbarie qui met en perspective la réflexion toujours féconde d’un auteur continuant d’interroger la complexité de nos constructions identitaires où la perception de la personne juridique s’éclaire d’un rapprochement avec le masque mortuaire du théâtre appelé personna. Mais Agamben est aussi l’un des rares philosophes à réfléchir, depuis les débuts de la crise politique induite par l’épidémie de Covid 19, à la perpétuation des techniques disciplinaires de biopouvoir décimant chaque jour un peu plus toute forme de libre-arbitre. S’il est une voix pour nous aider à cerner l’aberration technico-administrative du monde qui vient, c’est bien la sienne.

   Ce livre passionnant éclaire tout autant les partis pris d’Agamben en faveur de la comédie ou de la philosophie au détriment de la poésie : « Je suis devenu philosophe pour me mesurer à une aporie poétique dont je ne réussissais pas à venir à bout autrement », écrit-il ainsi. Et il se conclut sur une profession de foi qu’on pourrait qualifier d’athéologique, si n’y affleurait en permanence un souci des autres et du monde comme s’il s’agissait de parier sur la force toujours plus envahissante de la pensée et de la réflexion analogue à la prolifération même de la végétation. « Mais si je devais dire maintenant en quoi j’ai finalement mis mes espoirs et ma foi, je ne pourrais que confesser à mi-voix : pas dans le ciel – dans l’herbe. [...] Dans l’herbe – en Dieu – se trouvent tous ceux que j’ai aimés. Pour l’herbe et dans l’herbe et comme l’herbe j’ai vécu et je vivrai. »

 

Giorgio Agamben, Autoportrait dans l’atelier, traduit de l’italien par Cyril Béghin, éditions L’Arachnéen

Crédit photo : Avigdor Arikha, "Bouteille bleue", aquarelle, 1975

Crédit photo : Avigdor Arikha, "Bouteille bleue", aquarelle, 1975

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