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Blog littéraire.


Il est bon de persister au coeur de la nuit, parce que c'est elle qui protège la lumière.

Publié le 15 Octobre 2012, 18:43pm

Jan Karski est un roman éblouissant, sous forme de triptyque. Le premier tableau rapporte les paroles du héros éponyme, agent de liaison entre la Résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil, enregistrées par Claude Lanzmann pour son film "Shoah". Le narrateur, de son côté, enregistre les choix opérés par le réalisateur, décidant de filmer la statue de la Liberté lorsque Jan Karski récite, entre deux silences, le message qu'il devait transmettre aux alliés et au Président Roosevelt concernant le plan d'extermination par les nazis des juifs d'Europe. Karski sera entendu mais nullement écouté. Des années durant, il gardera en lui, intact, ce message transmis par deux hommes qui l'avaient introduit en plein cœur du ghetto de Varsovie.

Nul n'est prophète en son pays, la Pologne, surtout lorsque celui-ci est situé nulle part, comme Alfred Jarry s'était amusé à le considérer, pris en étau d'un côté par les nazis, de l'autre par les staliniens dont le narrateur nous rappelle la responsabilité dans les massacres de Katyn, où furent assassinés des milliers d'officiers polonais afin de réduire à néant toute tentative de résistance, fût-ce par la culture même. A défaut d'être prophète, Karski est un témoin oculaire du plus grand crime commis par et contre l'humanité. Le second volet du triptyque, qui constitue une synthèse enlevée de l'ouvrage de Karski lui-même "Mon témoignage devant le monde", relate l'épopée haletante et tragique d'un homme tour à tour prisonnier des nazis, puis des russes ; la clandestinité d'un parcours au service de la Résistance polonaise qui le conduisit donc au cœur du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Belzec où il fut l'un des rares témoins de cette horreur sans nom, de cet acharnement bestial à nier l'humanité de tout un peuple.

C'est alors que Yannick Haenel accomplit un prodige littéraire en se plongeant dans la conscience de ce témoin martyr, n'ayant pas su être écouté. La volonté de ne pas comprendre des alliés étant à la mesure de la volonté de puissance exterminatrice des nazis. Le troisième volet du triptyque constitue, sous la forme d'un monologue intérieur époustouflant, un pamphlet contre la passivité molle des alliés, ayant décidé, pour des raisons militaires, de ne pas contrecarrer les projets criminels nazis et s'innocentant ensuite par l'organisation spectaculaire du procès de Nuremberg mais il constitue aussi un acte de foi paradoxal en la possibilité de perpétuer la parole, condition sine qua non de toute forme de salut. Ce n'est pas le moindre intérêt de ce roman saisissant et épuré que d'affirmer que la pensée du mal est la condition même de l'amour. C'est en tournant en cercle dans la nuit et en étant dévoré par le feu des idéologies ou la cendre de leur absence que s'ouvre à vous parfois l'éclair de ce qui vous maintiendra sauf. Cette lueur est le visage radieux de la littérature ou celui accueillant de l'aimée. Je vis ce néant qu'est l'horreur humaine et malgré tout, malgré ce rien, je vis.

Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard – L'Infini.

Il est bon de persister au coeur de la nuit, parce que c'est elle qui protège la lumière.

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