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Blog littéraire.


La pulsion biographique.

Publié le 15 Octobre 2012, 18:39pm

« Seuls les jeunes gens ont de tels moments. (...) Les moments irréfléchis. » Ces mots qui ouvrent "La Ligne d'ombre" de Conrad constituent l'épigraphe la plus adéquate au dernier roman de Philip Roth. De passage à New-York, pour raisons médicales, Nathan Zuckerman rencontre un jeune couple d'écrivains, Jamie Logan et Billy Davidoff, avec lequel il envisage d'échanger sa demeure des Berkshires dans le Massachusetts contre un appartement situé au cœur de la ville tentaculaire qu'il avait fuie dix ans auparavant, apeuré par des menaces que proférait un anonyme à son encontre. Deux rencontres inopinées vont alors accélérer les évènements d'une semaine qui conduira le narrateur à rencontrer l'arrivisme d'un jeune journaliste free lance, en la personne de Richard Kliman, appartenant à la caste des « pas encore » dont la pulsion biographique consistera à s'attaquer à l'œuvre du regretté E.I Lonoff, écrivain rencontré jadis par Zuckerman, et la détresse d'Amy Bellette, appartenant à la famille des « déjà plus », ancienne compagne de Lonoff que retrouve le narrateur, errante dans les rues de New York, en proie à une tumeur au cerveau.

Ce faisceau sidérant de rencontres est l'occasion pour l'auteur, avec en toile de fond la réélection à la présidence de G.W Bush, de tourner en satire le puritanisme de la transparence qui s'incarne ici en la figure philistine d'un apprenti-biographe persuadé que l'œuvre de Lonoff est entachée du mystère de la relation incestueuse qu'il aurait entretenue avec sa demi-sœur. Pulsion scopique, fantasme aux alouettes, volonté de puissance de la transparence de l'information privée. La société post-moderne qu'a désertée Zuckerman est à l'image de ces êtres pendus à leur téléphone portable. Leur inexpérience de la séparation et donc du secret les conduit tout droit au drame, dans le précipice de la conscience la plus morbide qui soit : celle du ressentiment, du remords de la culpabilité qui continue de traverser, pérenne, les écrans vides de nos cerveaux.

Pour autant, le lecteur n'assistera pas au triomphe de l'écrivain, devenu presque invalide, à l'article du renoncement mais dont la force créatrice lui permet encore de douter des certitudes qui figent la posture biographique des futurs exploitants des œuvres littéraires et de célébrer en un appel de l'imagination libre les noces somptueuses de l'écrivain avec sa propre mère. A la paranoïa comme mode de représentation, qui fait s'exiler à dix ans de distance aussi bien le narrateur que la jeune écrivaine Jamie Logan dont celui-ci tombe éperdument amoureux, Philip Roth oppose la sérénité d'une relation incestueuse proposée à travers les âges par un vieil homme agonisant à sa mère disparue. Ce n'est pas la moindre ironie de ce roman que de dépasser la clôture symbolique de la représentation, sur laquelle bute d'ailleurs toute l'hystérisation contemporaine de la transparence, par la célébration de noces fictives entre un vieil écrivain et sa mère ou à travers des saynètes faisant dialoguer une voix masculine et une voix féminine, en un colloque sentimental inépuisable, celles plus érotisées de deux êtres, Elle et Lui, appartenant à deux générations qui s'éloignent et n'ont pas encore idée « de la vitesse avec laquelle les choses se retournent. » Miraculeux !

Philip Roth, Exit le fantôme, Editions Gallimard.

La pulsion biographique.

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