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Blog littéraire.


Quand l'inimaginable devient imaginable

Publié le 15 Octobre 2012, 11:34am


 
            Le destin de Salman Rushdie est exemplaire. Non pas seulement parce que son auteur est devenu l'une des figures iconiques de la liberté d'expression mais parce que son œuvre s'inscrit dans une tradition intellectuelle désormais occultée. Entreprendre le récit de sa vie et de ses trente dernières années qui débutent par la promulgation d'une fatwa le condamnant à mort, en février 1989, et se prolonge par les attentats terroristes contre le World Trade Center, permet à Rushdie de mettre en évidence la ligne de fracture qui traverse le monde globalisé qui est le nôtre. Fracture, non entre des civilisations, mais entre, d'un côté, des oiseaux noirs partisans d'un islam radical, d'un djihadisme qui fascine tous ceux qui sont en mal de repère et dont Michel Foucault avait déjà perçu dans les années 80 qu'il constituerait le problème central du siècle à venir ; et de l'autre côté, des oiseaux épris de libertés, qu'il s'agisse des mœurs, de la parole, du droit à la caricature et au blasphème.
           
          Le nom même de l'auteur, choisi par l'un de ses ancêtres en hommage à Ibn Rushd, cet Averroès ayant vécu à Cordou et Séville au XIIe siècle, traducteur et commentateur d'Aristote, ce nom inscrit Salman Rushdie dans une tradition rationaliste pour laquelle l'exemplarité de l'islam réside dans son enracinement dans l'histoire. Dès lors, l'affaire dite des « Versets sataniques » attend toujours d'être pensée et commentée. Qu'en est-il de la faillibilité d'un prophète qui n'aura pas été le premier à être séduit par une puissance maléfique ? Qu'en est-il du mal au cœur même de l'islam ? Qu'en est-il aussi d'une religion qui, à l'image du catholicisme dans les plus belles heures de la Contre Réforme, a laissé s'épanouir librement les couleurs et les formes, et dont la genèse révèle l'attachement au monde sensible ?
           
           En revenant sur une vie assujettie à un principe de sécurité devenu aujourd'hui la règle de nos sociétés post-11 septembre, Salman Rushdie nous donne, non sans humour et une décapante lucidité, une leçon implacable de courage. Débusquant toutes les formes latentes d'autocensure, le digne héritier de Joseph Conrad et d'Anton Tchekhov invite les lecteurs à résister à la terreur fascislamiste -pour reprendre le néologisme de Bernard-Henri Lévy auquel l'auteur rend entre autres hommage, en compagnie de Susan Sontag, Harold Pinter ou Nadine Gordimer- en arrêtant d'être tout simplement terrorisés ! Qui de vous, lecteurs, est prêt à continuer de faire l'amour sur le champ de bataille permanent d'un monde dont les plaques tectoniques s'agitent invariablement ? La question mérite toujours d'être ironiquement posée.
 
Salman Rushdie, Joseph Anton : une autobiographie, Collection Feux croisés. Ed. Plon.

Quand l'inimaginable devient imaginable

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