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Blog littéraire.


Contrer la logique binaire

Publié par olivier rachet sur 5 Août 2017, 16:12pm

    Philippe Jaffeux, auteur de nombreux recueils poétiques, est un habitué des dispositifs textuels cherchant à circonscrire le flux sans fin du langage. Courants blancs et Autres courants, publiés à l’Atelier de l’agneau, se construisaient autour d’une série de 70 textes composés de 26 phrases ou vers libres dans lesquels un principe de répétition était activé autour de lexèmes privilégiés afin d’encourager les rencontres hasardeuses, les courts-circuits théoriques, les dérapages contrôlés. Le dernier recueil de l’auteur, publié aux éditions Tinbad, Deux, s’il se présente comme un texte théâtral, s’inscrit dans la continuité de ses expérimentations poétiques.

    Deux personnages, identifiés chacun par un numéro, s’expriment en alternance, évoquant une tierce personne surnommée IL qui reste toujours absente. Le noyau sémantique du texte évoque le plus souvent l’écriture digitale. Il est question d’octets, d’interlignes, de numérique, d’informatique, de virtuel, de nombres. Sans doute n’est- il pas anodin de rappeler ici que l’auteur enregistre ses textes au moyen d’un dictaphone numérique, non par coquetterie, mais pour des raisons d’invalidité. On est aux antipodes du théâtre classique et encore plus d’un théâtre moderne de l’absurde dont on mesure, à lire Philippe Jaffeux, combien il constitue souvent une plate parodie du théâtre bourgeois qu’il entend pourtant dynamiter. « Deux ne s’inscrit dans aucune unité de temps ni d’action, précise la présentation de l’ouvrage. » Le texte théâtral se donne à lire sui generis et convoque bien plutôt la scène de l’écriture elle-même. À la représentation mimétique d’un théâtre bourgeois qui jouit aujourd’hui d’un culte immodéré de la transgression dionysiaque, Philippe Jaffeux oppose la présentation – ou la procession quasi ritualisée – d’un texte qui chercherait à court-circuiter la logique binaire de l’écriture digitale.

    Si la troisième figure que ne cessent d’évoquer les deux protagonistes n’est pas dépourvue de référentialité, c’est qu’elle suggère la présence cachée d’un deus non ex machina mais in machina. Un dieu occulte qui n’apparaîtrait pas dans l’ingénierie des machines théâtrales mais qui se tiendrait au cœur de la machinerie informatique. Un dieu des nombres et des octets – le deus/deux de la binarité auquel le titre renvoie – dont la virtualité se prête à toutes les surenchères. Le dieu des courants alternatifs et des algorithmes, insatiable mais vide. Là n’est pas le moindre paradoxe de ce texte que de convoquer sur la scène de l’écriture la puissance même de la monstruosité économique de notre époque qui a réussi à supplanter le dieu de l’ivresse et des forces improductives par un ersatz à la rationalité calculatrice et mortifère :

« IL obéit à des intentions qui embarquent son inexistence sur un mouvement de sa nature. Son mutisme interprète le langage de nos corps lorsqu’IL joue avec le rôle de son absence trahie. Notre dialogue se retourne contre une attente inexplicable tandis qu’un calcul des nombres redresse le silence de son alphabet. »

     Ce texte de théâtre n’est sûrement pas à lire dans un fauteuil. Bien au contraire, Philippe Jaffeux préconise que les deux protagonistes soient incarnés par 13 acteurs différents se partageant les répliques. « Les 26 acteurs ou actrices entrent et sortent de la scène par tous les côtés ainsi que du sol, du plafond et de la salle. » L’auteur convoque la piste de cirque ou le plateau chorégraphique pour donner corps à cet immense naufrage d’une écriture à proprement parler révolutionnaire. Pour en finir encore avec la culture bourgeoise de la représentation et du profit – ce sont les mêmes. Et autres foirades.

         Philippe Jaffeux, Deux, éditions Tinbad.

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